Interview de CALY, une mangaka made in France

Publié le 12 décembre 2022 par Tanja @HaKo_niwA

Née dans les années 90, Caly dessine depuis son plus jeune âge. En 2007, elle commence sa première série MaHo-Megumi qu’elle lance en autoédition l’année suivante. Repérée par les Éditions H2T, elle sort en 2017 sa première série éditée Hana no Breath, une romance entre deux adolescentes. A l’occasion de son passage à Japan Expo en 2022, nous l’avons interviewée sur son parcours et sa dernière série en date Nova. Découvrez cette mangaka qui ne manque pas d’idées et de talent. 

Interview réalisée pour Journal du Japon

Présentation de Caly

Journal du Japon : Je voulais revenir sur la collaboration avec H2T. Qu’est-ce qui a changé par rapport à la période où vous étiez en autoédition ?

CALY : J’ai été contactée par H2T en 2016. J’en étais à peu près au cinquième tome de MaHo-Megumi. Je n’ai pas arrêté pour autant l’autoédition et j’ai ainsi cumulé les deux. C’est parce que je faisais de l’autoédition que j’ai été remarquée par une maison d’édition. Cette dernière était en train de se monter. Ils ont pu voir que j’avais déjà de l’expérience dans ce domaine. Ce qui change par rapport à l’autoédition, c’est qu’on est pris en charge sur plein d’aspects comme par exemple l’aspect créatif. On est suivi et si on a besoin d’un avis sur notre travail, on peut demander des conseils. Ensuite, il y a tout l’aspect de mise en visibilité de l’œuvre. Quand on est en autoédition, il est parfois compliquéde présenter une œuvre au libraire pour qu’elle soit distribuée à grande échelle. Alors que là, c’est une personne qui s’en charge et qui a déjà tous les contacts. C’est ce qui a le plus changé et mon lectorat a complètement évolué avec H2T. J’ai toujours des gens qui me suivent depuis MaHo-Megumi mais j’ai également beaucoup de nouveaux lecteurs.

Cela vous permet peut-être d’avoir plus de temps pour dessiner ?

Je n’ai pas eu l’impression que cela me laisse plus de temps parce que je suis devenue professionnelle. Je suis passée à plein temps, et comme tout métier artistique au début, financièrement c’est jamais facile. Je cumule quand même plusieurs activités. J’ai toujours ma boutique en ligne où je fais des petits goodies. J’anime de plus en plus d’ateliers donc je n’ai pas eu l’impression d’avoir plus de temps qu’avant. Mon temps est toujours aussi rempli mais par d’autres activités.

Nova sort directement en tome relié et non en prépublication comme c’est le cas pour les mangaka japonais. Comment est-ce qu’on définit la longueur d’une histoire d’un tome et même d’un chapitre ? Parce que là, il faut garder un certain rythme pour capter l’attention du lecteur.

C’est quelque chose dont on discute avec l’éditeur dès le début. Pas forcément le découpage par chapitre. Mais, en tout cas, le nombre de tomes, c’est quelque chose qu’on essaie de définir plus ou moins. Est-ce que ça va être une série en deux, cinq, dix tomes ? Même si ça peut varier un petit peu selon l’évolution de la série, c’est quelque chose qui se définit de base. La longueur de la série dépendra du type d’histoire. Même si on n’a pas de prépublication, à la fin de chaque chapitre, on essaie quand même de donner aux lecteurs l’envie de lire le suivant. On introduit une thématique ou une action dans le chapitre qui est relié aux chapitres précédents et aux suivants. Là, je sais si ça va me prendre un ou deux chapitres.

Pour Nova c’était prévu en quatre tomes dès le départ ?

Oui, mais j’ai été un peu surprise sur le tome 2 car j’ai eu besoin de vendre un tout petit peu plus de pages que prévu. Même avec l’expérience, j’ai encore plein de choses à apprendre. On veut toujours raconter plein de choses, certains passages gagnent un peu plus de pages. Mais c’est toujours pour le mieux parce qu’on veut bien développer tel ou tel passage important. On peut tenter d’anticiper mais il y a toujours des idées qui naissent spontanément quand on crée.

Oui, on n’est pas à l’abri d’avoir une idée en cours de route.

Oui, on relit le tome précédent et on se dit : « ah mais ça, ça aurait été mieux de le faire un peu différemment » et d’un seul coup, le nombre de pages grandit…

Ses influences

Hana no Breath est une romance entre deux jeunes filles. Est-ce que les thématiques justement LGBT vous tiennent à cœur car dans Nova il y a aussi les deux mamans du héros. 

Oui, ce sont des thématiques qui m’intéressent et où je ressens le besoin de mettre de la représentation dans mes mangas. Je ne veux pas forcément en faire le thème principal du manga, mais que cela soit intégré dans le récit comme un élément normal de la vie de tous les jours. Même si ça ne sera pas le sujet principal des histoires, ces personnages seront récurrents.

On passe d’une romance à de la science-fiction. Quelles sont vos inspirations ?

Je ne considère pas Nova comme de la pure SF. Quand j’ai commencé à lire des mangas, je n’ai pas trouvé beaucoup de titres SF qui me correspondaient et que j’aurais pu prendre comme référence. Je suis repartie sur des classiques comme Evangelion. Je suis plus inspirée par les séries télé voire les comics. Quand j’ai fait des recherches pour créer le personnage de Reese et sa mutation des mains, mes références c’était les X-Men. Je ne sais pas si X-Men c’est considéré comme de la SF. Il y a aussi Stranger Things et aussi des BD… Bref, mes références viennent d’un peu partout. Côté manga j’ai relu Pluto, Evangelion. Je suis restée sur des classiques, parce que je ne trouvais pas de titres qui utilisaient la SF comme je le voulais.

C’est sans doute pour ça que Nova est très rafraichissant. Vous dessinez seule ?

Dessin et scénario, je fais tout toute seule.

Parlez-moi des arbres dans le tome 3… Est-ce que parfois on a de bonnes idées qui s’avèrent devenir de mauvaises idées ?

En fait, c’est un vrai plaisir pour moi. Au début, je n’étais pas à l’aise sur les décors notamment quand je travaillais sur MaHo-Megumi. J’ai eu la chance d’avoir des conseils d’un très bon mangaka qui s’appelle Dara (Appartement 44). Il m’a dit : « fais au moins un décor par double-page parce que sinon tu n’y arriveras jamais ». Depuis, j’ai beaucoup évolué. Je ne dis pas que je suis une experte. Mais je commence vraiment à trouver du plaisir à faire plein d’éléments de décors et notamment les éléments de nature. C’est vraiment la partie du décor qui me plaît le plus. En contrepartie, ça prend un temps de dingue. On se dit : « Je fais une « petite » forêt ». Alors qu’en fait, tu vas devoir dessiner chaque texture sur les troncs d’arbre. Et ça prend beaucoup, beaucoup de temps. Au niveau de l’écriture, je mets beaucoup plus de temps pour choisir les thèmes par rapport à avant parce que j’essaie vraiment d’apporter une vraie intensité dans Nova. On est dans de la SF et je veux apporter une vraie ambiance en fonction de tel ou tel moment de la série. De ce fait, je dois encore plus développer les arrière-plans. C’est à la fois un plaisir et une torture.

Est-ce que vous dessinez du coup en traditionnel ou en numérique ?

Je dessine en traditionnel : avant, je ne dessinais pas forcément à l’encre et à la plume. Maintenant, je m’y suis mise sur Nova. Avant, je me disais : « C’est pas pour moi, ça a l’air trop difficile ». Puis un jour, j’ai pris une plume, de l’encre et en fait, ça va ! Je n’arrive pas à tout faire, mais plus je m’entraîne, plus je m’en sors bien et plus c’est un plaisir de dessiner des textures différentes. C’est hyper agréable à dessiner. Je mixe plusieurs techniques en fait, en fonction de se que je veux dessiner. La plus grosse partie du travail, c’est sur des planches avec de l’encre. J’en mets partout (rires).

De plus en plus de mangaka travaillent sur tablette.

Il y a toute une partie que je fais par ordinateur. Comme par exemple les décors qui ne sont pas des décors de nature, pour accentuer le contraste avec des lignes bien droites. Il faut aussi utiliser les outils informatiques pour aller plus vite. Mes planches ne sont pas toujours parfaite donc je passe beaucoup de temps à corriger ce visage ou ce pied de mon premier line (tracé) pour avoir vraiment le résultat que je cherche.

Mangaka made in France

Est-ce que vous avez déjà une visibilité sur ce que vous voulez faire après Nova ?

Comme j’approche de la fin de Nova, je suis forcément déjà en train de réfléchir à de nouveaux projets que je voudrais faire même si je ne sais pas encore quelle forme ça va prendre.

En général, je travaille sur plusieurs projets en même temps. Je verrai bien, par la suite, en fonction des possibilités que j’ai de développer tel ou tel projet. J’aimerais bien retravailler un peu sur de la romance pour aborder des choses que je n’ai pas pu aborder dans ma première série (Hana no Breath). J’aimerais aussi, si j’ai la possibilité, me lancer dans un petit projet en couleur, un peu fantastique.

Pensez-vous que le boom du manga japonais aide le manga français à se développer ?

Je trouve ça bien que les éditeurs prennent de plus en plus le temps de s’ouvrir à la création française. Il y a de bons auteurs qui émergent en France et ils leur laissent une chance de se faire une place dans l’univers du manga. Après, ça reste toujours assez compliqué parce que les titres qui arrivent pour certains sont déjà connus avant même d’arriver du Japon, ils sont donc bien placés dans les rayonnages. Les auteurs français doivent se construire une base. J’écris des séries qui sont courtes donc parfois dans les rayons, elles sont un peu perdues au milieu des autres. Mais c’est super qu’il y en ait de plus en plus pour avoir une plus grande variété d’histoires que les lecteurs puissent vraiment apprécier la proximité avec les dessinateurs. Je suis curieuse de voir comment cela va évoluer. Je trouve ça bien qu’il y est plein de nouvelles têtes qui apparaissent.

Vous avez eu de bons retours sur Japan Expo.

Oui !

Comme peu d’artistes japonais peuvent venir c’est une occasion de mettre les auteurs français en avant. Merci encore c’était une belle occasion de mieux vous connaître.

Merci beaucoup à vous aussi.

Interview réalisée pour Journal du Japon

Merci à CALY et à H2T pour cette interview ainsi qu’à toute l’équipe de Japan Expo.

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