L’art de la Belle Epoque en a soupé du symbolisme : les métaphores de Pierre Carrier-Belleuse sont pour la plupart transparentes, et bien connues des amateurs depuis le XVIIème siècle.
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Ainsi cette composition reprend, déguisés en Arlequins et Colombines, les personnages d’une scène de genre éculée du XVIIème siècle : la porte poussée sur l’intrus qui interrompt les ébats.
Tendres aveux. Mlle Litini et Mlle Bariaux, de l’Opéra, Pierre Carrier-Belleuse, 1894, Petit Palais
A noter un nouveau piment : le lesbianisme implicite, car Pierrot est toujours chez Carrier-Belleuse une fille déguisée (Mademoiselle Litini de l’Opéra de Paris) [1].
A noter également le tambourin posé sous le rideau, vieux symbole de la fête et de la licence (voir Les pendants complexes de Gérard de Lairesse) que nous retrouverons à la fin de cet article.
La Cruche cassée
Pierre Carrier-Belleuse, 1901
La référence au tableau archi-célèbre est évidente : avec son Pierrot ambigu, Carrier-Belleuse épice les deux symboles sexuels bien connus de la recette de Greuze – la gueule au filet d’eau et la cruche cassée (voir 3 La cruche cassée).
Pierre Carrier Belleuse, pastel, collection privée [2]
Ces deux oeuvres tardives puisent à la même source :
- la fontaine au mufle de lion se case à côté de la jeune fille nue, au bassin intact comme la cruche qu’elle tient à l’opposé de l’eau pure, mais du jet équivoque ; sa coiffure à l’égyptienne et son index posé sur les lèvres sont sensés en faire une créature mystérieuse, mais on peut tout aussi bien y voir la coiffure de la garçonne et et le geste de l’hésitation, signalant combien cette innocence est fragile ;
- la cruche cassée se tient sans justification autre que symbolique entre les cuisses de la fille au tutu relevé, et dont la bretelle côté coeur a lâché : nous voici revenus dans le registre de la danseuse affriolante.
Le Minet noir
Autre métaphore récupérée du XVIIème siècle (voir Pauvre Minet), cette suggestive bestiole ne manque pas de venir se fourrer dans les froufrous.
Sur une peau d’ours
Pierre Carrier-Belleuse, 1889
Dans cette composition particulièrement appuyée, Pierre Carrier-Belleuse agrémente son double clin d’oeil à Boucher par le symbole lourdingue de la gueule d’ours muselée – l’appétit féminin toujours prêt à se réveiller.
Le chat reprend ici une place plus anodine, celui d’un bouquet de fleurs avec des poils.
La danseuse protège son minet jalousement entre ses cuisses.
Attirant l’oeil au beau milieu de la composition, le chat noir concentre, en réduction, les courbes blanches de sa propriétaire.
Jeune femme jouant avec son chat, 1910
La femme développe son corps le long d’une ellipse savante, tandis que le minou s’y roule en boule : pour une fois, Pierre Carrier-Belleuse lâche la facilité au profit de cette opposition inventive entre déploiement et contraction, entre nu et velu, entre exhibé et dissimulé.
Cette garçonne repousse d’un revers de main la vieille métaphore galante.
La Cigale
Son célèbre père ayant popularisé le thème de la musicienne dénudée, Pierre va reprendre la recette familiale dans une série de frileuses.
Avec tambourin ou mandoline, la fillette se mord les doigts d’avoir dansé tout l’été.
Ni son déshabillé ni sa guitare ne la protègent de l’hiver. Les deux sphynx de part et d’autre signalent au spectateur pressé qu’il s’agit bien d’une Allégorie sur le Temps qui passe.
Le Tambourin
La danseuse Nina Constantinova, 1924
Nina Constantinova était une danseuse nue qui se produisait en 1923-24 dans différents music-halls.
Je n’ai pas retrouvé de photos d’elle avec tambourin, mais il est très probable que celui que lui prête Carrier-Belleuse faisait bien partie de ses accessoires de scène.
La danseuse Nina Constantinova, 1924
Dans ses oeuvres tardives, celui-ci n’était pas homme à reculer devant un symbole qui claque : c’est ainsi qu’il invite dans le monde de la danse un remake de la Cruche cassée de Greuze… en moins délicat !
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