Feu! Chatterton x JBMT

Publié le 27 novembre 2015 par Jebeurrematartine @jbmtleblog

Le jeune Thomas Chatterton, icône du poète maudit, a marqué les mémoires pour avoir fait taire brutalement son génie brillant avant son éclosion au grand monde. Sa descendance patronymique, elle, met le feu aux poudre de la scène musicale française, renaissant de ses cendres éparses. Feu! Chatterton réussit la prouesse, peu souvent égalée, de mêler des textes très travaillés, presque oniriques, à une mélodie entraînante, tantôt énergique, tantôt chaleureuse, tout aussi poussée. Il nous faut alors quérir les fantômes empoussiérés des fonds de nos placards pour déceler des comparaisons ampoulées à ce talent nouveau : Gainsbourg, Reggiani, Brel se bousculent au portillon des grands paroliers et chanteurs, alors que sont convoquées à cette tablée excentrique des mélodies de tous horizons : riffs électriques de rock indé, synthétiseur enveloppant, percussions colorées afro-caribéennes…  On se lasse difficilement de l’enivrante torpeur des Feu!. 

Si le chanteur Arthur Teboul compare aisément son groupe à un monstre à cinq têtes, sur le ring, on a plutôt le sentiment d’une assemblée d’encéphales bouillonnants qui se télescopent en créant une harmonie subtile et surprenante. S’entrechoquent alors beaucoup de curiosité, de spontanéité, de savoir et du talent à toute épreuve. Conversation en quatre synapses sur cinq avec Sébastien, Arthur, Clément et Antoine. 

© Photo : Fanny Latour Lambert

JBMT : Ici le jour (a tout enseveli) : c’est beau mais c’est triste non ? Il y a une notion de destruction dans « ensevelir ».

Clément : Ce n’est pas vrai, il y a l’idée de jour quand même !

Sébastien : C’est vrai qu’on aime bien jouer sur les doubles sens ; le « a tout enseveli » peut être pris d’une façon ironique parce qu’il y a des parenthèses, on a voulu pousser le bouchon jusqu’au bout. C’est aussi la première phrase de la dernière chanson de l’album, il faut prendre compte la suite : « Ici le jour a tout enseveli, là enfin tout baigne ».

Arthur : Pour nous tout peut être grave et léger à la fois. Que tout soit enseveli par le jour, c’est quand même beau ! Ca fait penser aux nuits qu’on passe jusqu’au matin, quand le soleil se lève… à chaque fois il y a quelque chose qui naît, et quelque chose qui vient de s’achever.

Il y a un côté éphémère et tragique dans la figure du poète Chatterton, et l’on peut comprendre assez facilement le parallèle avec votre musique. En revanche, Chatterton était aussi célèbre pour être un faussaire… c’est un aspect de l’individu qui vous intéressait ?

Clément : Il a été faussaire pour se faire connaître, pour faire connaître son œuvre à lui. Malheureusement ça a raté…

Arthur : Il n’est pas exactement faussaire. Un faussaire, c’est quelqu’un qui copie. Il est usurpateur d’identité. Mais l’œuvre, c’est la sienne… Se faire passer pour un autre, ça oui ça nous excite. Piller l’héritage des Anciens ! [Rires]

Sébastien : Cette partie de l’histoire nous amuse. On n’a pas découvert Chatterton par ses écrits mais par un tableau [ndlr : d’Henry Wallis] et ce n’est qu’après qu’on a découvert sa personnalité. On aime bien encore une fois ce jeu double, dès qu’il y a quelque chose d’un peu ironique on aime bien le mettre dans nos chansons, dans notre nom…

Arthur : Les jeux de masque, d’identité, ça nous parle aussi parce qu’on est cinq. On est une entité monstrueuse à cinq têtes. C’est rare aujourd’hui de fonctionner avec cette égalité. L’album est comme ça, un peu disparate, les chansons ne disent pas les mêmes choses, n’ont pas les mêmes couleurs. Ça nous plaît pas mal ça, d’être sur scène pas comme dans la vie, ou pas comme la veille… J’aime bien citer des types pour rien, mais il y a une phrase très connu de Bob Dylan qui dit : « celui qui n’est pas occupé à naître est occupé à mourir ». 

Vous produisez une musique assez référencée : dans quelle mesure cet environnement culturel est-il une influence pour vous et comment l’avez-vous développé ?

Sébastien : La poésie XIXe, la littérature, ce sont des choses qui nous viennent de l’adolescence. Sur la musique, on a beaucoup d’influences différentes parce qu’on est cinq, du coup chacun apporte ses éléments. Par exemple Antoine écoute plus de la musique électronique, Clément et moi on vient plus du rock ; Raphaël lui vient du jazz et aussi des musiques africaines, c’est ce qui se ressent dans « Boeing » ou les percussions d’ « Ophélie ». Je pense que chacun va puiser ses influences dans sa jeunesse, les ramène en studio et les mélange avec les autres. 

Arthur : Sans doute aussi qu’on ne s’en rend pas compte mais on est tous parisiens, et on est baigné d’art et de culture. Tu vas au ciné quand tu veux, tu vas voir une expo, tu te balades… Tu disais « comment cet environnement culturel est venu » : on ne s’est pas posé la question.

Votre pochette est très marquante visuellement. C’est inspiré des Yeux clos d’Odilon Redon ?

Clément : C’est même un tableau de lui.

Sébastien : C’est un tableau que personne n’a vraiment vu, mais on est tombé sur une reproduction sur internet. C’est une reprise des Yeux clos faite deux ans après. Ça nous a pris beaucoup de temps de choisir la pochette, on a eu plein de propositions. Au départ on voulait travailler avec la peinture qui a donné son nom au groupe [ndlr : La Mort de Chatterton], mais ça n’a rien donné. Et tout d’un coup, on est tombé sur cette toile, et pour nous ça a été très évident. On est cinq, et les cinq étaient heureux du choix.

Arthur : On n’a pas de rapport particulier avec Odilon Redon : c’est le contraire. Tu tombes sur l’œuvre de quelqu’un et tu te mets à l’aimer : ça nous donne notre pochette. Et comme on l’aime, on s’intéresse à lui ; là on se rend compte que le personnage est intriguant : jusqu’à la naissance de son deuxième enfant toutes ses œuvres étaient en noir et blanc et il se met à la couleur très tard. Sans le savoir, tu ne peux pas l’imaginer, parce qu’en tant que coloriste ses œuvres sont incroyables d’audace et d’harmonie. En plus, c’est le maître du symbolisme à une époque on tout le monde essaie d’être réaliste, il est dans la même vague fantastique qu’Edgard Poe, qui est lui-même un auteur qui inspire Baudelaire… C’est fou comme les choses s’enchevêtrent pour faire ce système de références, comme une constellation.

J’aimerais qu’on parle du groupe Fauve. Malgré nous, on crée un parallèle entre les deux groupes – qui sont des rares à chanter en français, attire un même public. Est-ce que c’est une musique que vous aimez ? Ecoutez ? Dont vous vous sentez proches ou au contraire pas du tout ?

Sébastien : Il y a un public commun parce qu’on a fait leur première partie il y a deux ans. Il y a des gens qui nous ont découverts pendant leur concert et grâce à eux, on a pu construire un premier public. Après c’est de la musique très différente, à l’écoute et surtout sur scène. Ils sont vraiment influencés par le hip-hop, une musique où la voix se pose sur un fond assez électronique. Ce qui nous lie c’est qu’on fait de la musique en français et qu’on raconte des histoires, avec tout ce travail d’installation d’univers, d’ambiance visuelle…

Clément : On n’écoutait pas Fauve, quand on est tombés dessus on s’est rendu compte qu’il y avait quelque chose d’assez fort. Mais je ne pense pas qu’on ait exactement le même public.

Arthur : Il y a des ponts entre nous pour la musique, le spoken word par exemple. Ça existait depuis longtemps, mais eux, c’est devenu leur terrain. Il y a aussi un lien au niveau des groupes : on a le même âge à peu près et il y a cet esprit collectif, ce qui est assez rare aujourd’hui. En revanche il y a quelque chose qui nous distingue beaucoup, c’est que leur force c’est d’être très directs, d’avoir un propos très franc. Nous, on a l’impression de faire le contraire, d’être pudiques dans la façon que l’on a de raconter des histoires. 

Vos formations respectives (ndlr : Antoine a une formation d’ingénieur du son, Sébastien d’anthropologie, Clément a fait Sciences Po et une école d’ingénieur et Arthur, HEC), toutes bien différentes et éloignées de la musique, vous influencent-elles d’une façon ou d’une autre ?

Sébastien : Peut-être que ce que les études nous ont apporté c’est notre rapport au travail. On début on était vraiment discipliné, je pense que ça a créé un espace de loisir : quand tu as ce cadre des études et que tout d’un coup tu as trois jours de libre, tu vas faire ta musique à fond et tu vas être plus productif.

Arthur : Une autre chose positive, c’est que j’ai écrit pas mal de trucs parce que je m’ennuyais, et là où je m’ennuyais le plus c’était en cours. 

La question du live est-elle difficile à appréhender pour des chansons où le texte prend une part très importante ? Est-ce que c’est difficile d’allier l’animation d’un public à ce côté très écrit ? Si l’on écoute votre musique sans entendre les paroles, on rate quand même quelque chose… 

Sébastien : On essaie de mettre plus d’énergie encore en concert, de raconter les mêmes histoires de façon plus forte, c’est certainement pour ça que les gens sont plus touchés par le live. Dans un titre comme « Côte Concorde » ou « La Mort dans la pinède » les parties énervées sont beaucoup plus franches mais on garde cet aspect parolier. Par exemple entre les titres, Arthur peut présenter un morceau, créer un lien… On essaie de garder le même fil conducteur que sur l’album : la voix. Et nous musiciens on a la chance d’avoir une liberté énorme ; les moments où il n’y a pas de voix, pour le public comme pour nous, ce sont des respirations.

Arthur : La scène c’est physique et visuel. Sur scène, on est plus nerveux et directs, donc ce n’est pas si grave si, pour un instant, on perd le sens premier du texte, parce que le sens est transmis par autre chose : par ce que tu vois et par ce que tu ressens. Finalement, c’est ce qu’on fait sur scène qui est le plus clair.

Arthur, tu es le parolier : c’est toi qui écrit les textes et tu en écrivais déjà avant même d’en faire de la musique : as-tu déjà pensé au slam ou est-ce que tu voulais voyais plutôt ça dans une mélodie dès le départ ?

Arthur : Non, ça c’est à cause d’eux ! [Rire] Je ne pensais pas du tout chanter, je n’avais ni ce plaisir ni cette capacité, donc je déclamais mes poèmes. Les clamer ça m’a permis d’apprendre une base rythmique, et petit à petit je suis passé à l’harmonie. Quand j’écrivais des petits poèmes que je voulais partager, je ne voulais pas les donner à lire, je voulais les dire, parce que j’y avais déjà inscrit une façon de les dire. C’est tout de suite l’oral qui a prévalu. Je ne me sens pas d’écrire ce n’est pas du tout le même travail. Les textes de Gainsbourg, tu les vois écrits c’est sympa, mais ce n’est pas de la grande littérature. C’est ça qui est fort, il faut accepter que le job de chansonnier ce soit autre chose que celui du poète. C’est beau, aussi, cette légèreté.

© Photo : Fanny Latour Lambert

On avait pu découvrir la vidéo de l’oiseau reprise dans « Boeing » au sein du parcours permanent du Musée des Confluences à Lyon, un tout autre univers… C’est vous qui décidez de votre identité visuelle ?

Clément : Cette vidéo on l’a vue sur Arte, c’était un documentaire sur ces oiseaux-là.

Arthur : Bien sûr, c’est complètement nous, avec ce que ça comporte d’imperfections et d’erreurs, mais on ne supporterait pas que ce soit quelqu’un d’autre qui le fasse. Nos premiers clips, on les a réalisés avec des copains. Là il y a le clip de « Fou à lier » en animation qui sort, on a choisi qui allait illustrer.

Sébastien : On parle beaucoup des arts visuels, plastiques, mais on ne les maîtrise pas du tout. Parfois, ça nous rend triste, c’est frustrant, il y a plein de choses que l’on aimerait pouvoir faire !

Si vous deviez faire la BO d’un film n’importe lequel, ça serait quoi ?

Clément : Je referais bien la BO de Brokeback Moutain, parce qu’elle est vraiment nulle mais le film est super.

Arthur : Playtime de Jacques Tati. C’est du lourd, mais moi je suis sûr que je vais me faire évincer du projet, eux ils font la musique et moi je ferai des petits « Ouh ! » lointains. [Rires]

Y a-t-il un poète ou poème que vous aimeriez mettre en musique ?

Clément : On a déjà fait ça avec un poème d’Aragon, qu’on n’a encore jamais sorti.

Arthur : Aragon est super fort pour ça. Tu lis ses poèmes et tu as envie de les mettre en chanson tout de suite. Ça a été déjà fait plusieurs fois d’ailleurs. C’est toujours d’actualité et en même temps il y a une simplicité dans les mots, un rythme… Si tu lis les poèmes d’Aragon, c’est déjà presque des chansons… 

L’actualité est bien triste pour la musique en ce moment. Qu’est-ce que vous aimeriez dire, comme ça, au monde de la culture, à tous ceux qui viennent à vos concerts ?

Arthur : La seule chose que l’on peut dire c’est que ça nous a rappelé que ce qu’on faisait avait beaucoup de sens. Parce que c’est nos métiers qui ont été touchés. Ça nous arrive de nous demander si ce qu’on fait ça a du sens et là, ça nous en a donné, malgré tout. On parcourt la France pour faire nos concerts, ce n’est pas évident, ça teinte toutes les chansons d’une couleur étrange. Mais en même temps, à l’instant où on le fait avec les gens, on sent que c’est important de le faire.

Clément : C’est assez bizarre de se dire que le truc que tu fais depuis toujours ça devient un acte militant alors que ça ne devrait pas l’être.

La question de la fin : une musique honteuse que vous écoutez en boucle ?

Arthur : En ce moment, j’ai « Hotline bling » de Drake en boucle dans ma tête.

Sébastien : Moi j’aime bien «  Blue (Da Ba Dee) » d’Eiffel 65 .

Clément : Ce qui est vraiment honteux et que j’ai regardé aujourd’hui c’est Willy Denzey.

Antoine : Des trucs un peu limite genre Cabrel… Mylène Farmer, j’avoue que j’ai un peu honte de l’écouter.

Clément : Moi j’écoute Shakira, «  Je l’aime à mourir », la chanson est trop bien. Shakira elle est mortelle.

Merci les garçons. 

La Mort de Chatterton, Henry Wallis, huile sur toile, 1856. Birmingham Museum and Art Gallery.

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