Une Brève Histoire de l’Avenir au Louvre : pari manqué?

Publié le 30 septembre 2015 par Jebeurrematartine @jbmtleblog

© Louise Ganesco Deglin

Lorsqu’une démarche présente un propos exigeant, ce serait un manque de respect que de ne pas l’aborder avec exigence à notre tour. Puisque l’exposition de la rentrée au Louvre « 2015, Une Brève histoire de l’avenir » s’annonce ambitieuse, il importe de la considérer de façon critique et sincère. Ce, d’autant plus que son propos se veut fondateur ; le communiqué de presse n’hésitant pas à la qualifier « d’événement majeur ».

Basée sur le livre du même titre de Jacques Attali, réédité en août 2015, cette exposition qui se dit pluridisciplinaire « fait dialoguer des œuvres insignes du passé avec des créations contemporaines afin de retracer au présent un récit du passé susceptible d’éclairer notre regard sur l’avenir » grâce au commissariat de Jean de Loisy, « patron » du Palais de Tokyo – comme le nomme Attali – et Dominique de Font-Réaulx, directrice du musée Delacroix.

Suivant le propos de celui qui a le titre de « conseiller scientifique », quatre axes principaux ont été choisis pour déployer un discours alarmiste. Une guerre est imminente, elle est à prévoir pour 2035 et elle fera plusieurs millions de morts, le nombre ayant même été estimé. N’en soyons pas surpris, ce n’est pas la première fois qu’Attali en parle. D’ailleurs si l’on doit s’étonner, c’est plutôt de l’éloignement temporel qu’il propose : ne sommes-nous pas déjà saturés d’images de conflits, de migrants, de missiles, de guerres et d’horreur que nous préférons ne pas compter ?

Passons cette négligence, c’est probablement la moins grave de cette exposition qui se veut « politique » – dans le sens de l’action avec la polis, la cité – . A dire vrai, cette inaptitude à envisager un autre point de vue que le nôtre cristallise peut-être l’absurdité de ce travail.  La guerre n’est pas encore là, regardez, vous êtes en sécurité ! L’Europe n’est pas encore bombardée, alors, il n’est pas encore temps de dénombrer les morts tout autour, n’est-ce pas ?  C’est celui proposé par un humaniste incapable de guider les visiteurs dans sa propre exposition, marmonnant dans sa barbe et s’efforçant de finir sa visite le plus vite possible pour s’en débarrasser, comme nous l’avons subi lors de la présentation à la presse. D’un humaniste incapable, donc, de faire preuve d’adresse et d’humanité.

Le problème de cette exposition, c’est qu’elle veut permettre le dialogue tout en état dogmatique. C’est qu’elle veut apparemment montrer le passé, se demander si « les objets anciens sont des ruines ou des fondations » (J. de Loisy) pour nous permettre d’engager des solutions tout en construisant des catégories si rigides sur l’humain, sur la politique, l’art et l’économie, qu’elle ressemble plus à la démonstration de force d’une élite eurocentrée qui se pense seule capable de réfléchir au monde contemporain.

© Louise Ganesco Deglin

C’est aussi la raison pour laquelle le choix de quatre axes liés aux invariants peut étonner. S’il paraît vertueux d’organiser un discours en parties inévitablement incorrectes, car jamais aussi exhaustives que la vie elle-même, mais permettant à la dialectique de se mettre en place, l’idée même d’apposer des invariants à l’histoire de l’humanité ne se lasse pas d’être douteuse. Aucune place n’est ainsi laissée aux singularités, aux particularités des cultures qui échapperaient à ces grands invariants si fièrement corrects. Cette méthode tient de l’ethnographie du début du siècle, d’abord parce qu’elle est essentialisante, puis car elle regarde les autres cultures depuis son système de valeurs qu’elle érige comme naturel.

La première partie est alors consacrée à l’ordonnancement du monde et met en regard les instruments de l’échange – écriture, accumulation de richesses -, la seconde déroule le cycle de l’histoire et des empires entre les fracas des armes au cœur de l’œuvre Le Destin des Empires de Thomas Cole (1834-36). La troisième concerne l’élargissement du monde – corollaire du progrès – et la quatrième se propose de poser la question de l’avenir, débouchant sur l’œuvre Fondation de Ai Wei-Wei. Là, l’artiste a enchâssé des colonnes issues de vieilles habitations pour « désacraliser » le patrimoine et en faire une agora, un espace de parole. Mais le problème, encore, c’est que cet accrochage/assemblage est brouillon.

On peine à comprendre la pertinence des objets autant que leur mise en relation malgré l’assurance des commissaires de nous donner à voir une exposition avec un propos non seulement politique, mais aussi esthétique. Ce, grâce à des œuvres singulières et fortes majoritairement issues des collections du Louvre, justifiant sa localisation. – Dans les faits, on cherche encore les chefs d’œuvres du Louvre dans l’exposition, entre un scribe égyptien tout à fait canonique de l’Ancien Empire alors qu’on aurait aimé y voir le Scribe accroupi, et une très belle mais tout à fait classique sculpture de saint Matthieu sous la dictée de l’ange – .

Jean de Loisy le dit lui-même : « vous prenez des objets anciens, des contemporains, vous secouez », et c’est au visiteur d’aller s’instruire avec l’audioguide, sous peine de passer à côté de l’utilisation du quipu inca qui, malgré sa forme, n’a rien à voir avec des pratiques sadomasochistes… On se demande même si cette exposition n’aurait, en fait, pas mieux sa place au Musée du Trocadéro (Note : premier musée d’ethnographie ouvert pour l’exposition universelle de 1878) presque deux siècles plus tôt, vu son désintérêt crasse à embrasser une culture autrement que d’après ce que l’on sait vaguement depuis l’Europe où l’on se trouve, sans précisions sur l’usage des objets « ethnographiques ».

Enfin, que pouvait-on attendre d’un Attali qui nous annonce avoir procédé ici à la création de son « musée imaginaire » ? L’expression n’est pas anodine et est signée. Elle revient à André Malraux, pilleur du site cambodgien de Banteay Srei dont il n’hésitera pas à relater l’aventure dans La Voie Royale. André Malraux devenu plus tard ministre de la culture française fera notamment censurer le film polémique « Les Statues Meurent Aussi » de Resnais et Marker dont le propos était d’ailleurs de ne plus essentialiser l’art africain…

© Louise Ganesco Deglin

Reconnaissons toutefois que la méthode « De Loisy » qui procède par association et une forme de collage a merveilleusement fonctionné pour « Formes Simples«  à Pompidou Metz l’année dernière. Toutefois, cette exposition ne se proposait pas de dresser un bilan brûlant pour favoriser la prise de conscience et donc l’action politique, mais permettait une déambulation poétique inspirée dans des formes qui circulaient… Oh bien sûr, le catalogue et l’audioguide sont probablement exhaustifs. Mais pour un billet d’entrée à 15€, combien faut-il encore dépenser pour espérer appréhender le propos d’une exposition qui démontre encore son élitisme ? On nous dit qu’un effort a été fait sur la signalétique, sur les cartels. Mais là encore point le malaise, puisque ces derniers proposent des commentaires emmêlés jusqu’à la nausée, des phrases-clichés que l’on lit trop souvent, et qui cachent derrière un vocabulaire débauché de french theory un trouble intellectuel à vous faire chanceler.

Note sur Mark Manders : « Des premiers outils ou des premières représentations humaines aux objets recomposés, fragmentés, et aux figures démunies de Manders, c’est comme si la fabrique actuelle de l’humain défaillait, ou comme si l’unité n’avait été qu’illusion » ou Cornaro si on trouve.

Et c’est dommage ! Car, si l’on excepte Jeff Koons – dont l’œuvre n’a de brillant que la surface réfléchissante de la sphère qui la constitue -, la présentation d’un art contemporain dans l’institution du Louvre, supportée par des artistes et un propos qu’on espérait de qualité, promettait enfin une rencontre aussi belle que désirée. Ce, malgré la sélection presque trop propre des artistes à mi-chemin entre une répartition géographie bien exhaustive pour balancer, en vain, une vision eurocentrée et des opportunités de valorisation  des artistes salués par des cercles concentriques.

© Louise Ganesco Deglin

Alors, non, disons-le : cette affaire se passera sera sans nous.  Et malgré le nombre de crucifixions présentées dans les salles du Louvre, cette exposition achève de nous montrer que ce n’est toujours pas au sein du musée que nous viendrons chercher notre Salut. Espérons seulement que les professionnels finissent par le comprendre et agissent enfin, non plus comme des commissaires obsédés par le fait de faire entrer des gens dans le musée mais comme des humains vivant dans des villes. Qu’ils envisagent enfin la possibilité selon laquelle il ne suffirait pas de présenter Fondation, une agora, un espace d’échange dans les cimaises comme on propose un terrain de jeu à des enfants pour qu’ils s’en saisissent et s’en revêtent, repus.

On dirait que la théorie de la vaccine de Barthes a de beaux jours devant elle, alors que le Napoléon thaumaturge de Gros ne cesse de soigner les pestiférés de Jaffa deux étages plus haut… Tout cela, enfin, alors qu’aucune mention n’a été faite pendant la visite du lundi 21 septembre de la manifestation qui tonitruait sous la pyramide du Louvre et qu’il était impossible d’ignorer. Les magasiniers du musée (à ce que l’on a compris) n’avaient, eux, visiblement pas besoin d’une œuvre pour se rassembler et lutter pour un but commun.

Puisqu’il faut changer l’avenir, sous peine de devenir à notre tour la ville de l’affiche, emplie de flammes dans lesquelles grouillent des soldats sous l’égide d’un Mars en taille aussi héroïque que le chaos, il aurait pourtant été brillant de saluer cette revendication comme un exemple de mobilisation dont nous pourrions nous inspirer sans forcément y souscrire. Mais aucun des commissaires ne s’est alors risqué à évoquer ce mouvement vers la liberté et l’auto-détermination.

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« Une Brève histoire de l’avenir » au Musée du Louvre
Hall Napoléon, jusqu’au 4 janvier 2016
Billet unique (collections permanentes et expositions) : 15€
Tous les jours sauf le mardi, de 9 h à 18 h. Nocturnes les mercredi et vendredi jusqu’à 21h45.


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