En ce début de XXIe siècle à Paris, quand on écoute les informations, sort dans la rue et va aux musées ... on voit de la religion partout. En quelques jours j'ai visité l'exposition De Giotto à Caravage, Les passions de Roberto Longhi assez morbide avec une ribambelle de représentations de corps morts et de têtes coupées de saint Jean-Baptiste ; celle sur les Sculptures souabes de la fin du Moyen-âge dont la production s'est arrêtée à cause de la Réforme protestante ; et les deux expositions se faisant face au Musée du Louvre : Poussin et Dieu et La fabrique des saintes images. Rome-Paris (1580-1660), toutes deux se déroulant du 2 avril au 29 juin 2015.
Une des expositions les plus remarquables que j'ai pu voir était en 1994 la rétrospective sur Nicolas Poussin (1594-1665) au Grand Palais qui permettait d'avoir une vue d'ensemble de son oeuvre contrairement à ici. J'apprécie énormément ce peintre qui travaillait seul, sans grand atelier, qui n'avait pas de disciples, mais chez qui le classicisme pictural français du XVIIe siècle a trouvé son inspiration.

Donc l'idée d'une exposition intitulée " La fabrique des saintes images " est particulièrement intéressante. Seulement pourquoi avoir choisi le XVIIe siècle, et pourquoi faire de Nicolas Poussin un cul-béni ??

Évidemment les questions posées par le thème de cette exposition sont intéressantes. Celle-ci soulève notamment l'importance de l'iconographie dans notre culture. Une autre manifestation faisant écho à ce sujet est celle intitulée Lumière! au Grand-Palais où est retracée l'évolution du support de transmission des images depuis les débuts du cinéma jusqu'aux images électroniques d'aujourd'hui. Nous sommes là aussi dans la 'fabrique des images', leur industrialisation. Était-il nécessaire de restreindre l'importance de l'image dans la société occidentale au catholicisme ?

Mais qu'est-ce que celui, celle, ou ceux, qui ont décidé de ces deux expositions ont voulu démontrer ? Que le Louvre Abou Dabi est une ineptie (ce qui est vrai) : amener l'image dans une société musulmane profondément contre et qui pourtant ne vit en Occident que par elle ? Tout cela est fouillis. Nous sommes loin de la paix, de la liberté et du chemin de douce rigueur entrepris par Nicolas Poussin. Le Louvre est devenu une entreprise de vente d'images. Du reste ce musée ressemble de plus en plus à un grand centre commercial. J'y reviendrai. Peut-être est-ce cela que dénoncent aussi ces expositions. Si c'est le cas pourquoi ne pas le dire haut, fort, clairement, d'une manière vive, pointue et intelligente ?
Paysage avec saint Matthieu. 1640. Huile sur toile. H. 99; l. 135 cm. Berlin, Staatliche Museen zu Berlin, Gemäldegalerie. Inv. 478 A © BPK, Berlin, Dist. RMN-Grand Palais / Jörg P. Anders. "

Photographie ci-dessous : " Eliezer et Rébecca. 1648. Huile sur toile. H. 118; l. 199 cm. Paris, musée du Louvre. INV. 7270. © Musée du Louvre, dist. RMN/ Angèle Dequier. " J'ai choisi cette peinture pour entreprendre un modeste descriptif. Le choix du sujet est puisé dans l'Ancien Testament. Éliézer de Damas, fils adoptif d'Abraham, vient chercher Rébecca pour la marier à Isaac. Il est au centre de la composition. Autour de lui toutes les jeunes femmes sont d'une beauté semblable et aucune n'est traitée par l'artiste avec moins de soins. Chacune exprime une émotion différente, parfois pas du tout en relation avec la scène. Certaines discutent, d'autres font ce qu'elles sont venues faire (chercher de l'eau), une autre appelle l'attention de son amie vers sa tâche (verser de l'eau) absorbée qu'elle est par la scène biblique qui se passe sous ses yeux. Une seule regarde le spectateur : celle qui porte un vase rempli d'eau au dessus de sa tête et au dessus de celle de tous les autres personnages. Le geste de la figure centrale d'Éliézer se trouve donc surplombé par celui plus modeste d'une simple jeune femme. Nicolas Poussin place souvent de petites scènes familières et délicates en contrepoids face à la rigueur mythologique ou mythique. Le mythe rejoint ici la vie. Nous avons aussi la présence de la Cité et de ses citoyens qui l'arpentent. Dans d'autres peintures on trouve des baigneurs, des pêcheurs etc. À ce mélange s'ajoutent les drapés qui eux ne sont pas de son temps, mais dont les couleurs franches et tendres (on appelle au XVIIIe siècle et peut-être au XVIIe 'couleurs tendres' des teintes riches) et le raffinement des plis donnent à l'oeuvre une 'raison artistique', insèrent d'autres notes dans cette composition d'ensemble. Les traits droits des architectures mélangés à d'autres en rondeurs, les couleurs, les drapés, les regards, les gestes, le jeu des ombres et des lumières, les différents paysages ... tout concourt à recentrer l'oeil du spectateur, le concentrer dans le moment présent et entrer dans l'harmonie de ce tableau ... qui est aussi celle de la sagesse ... peut-être. En tout cas le peintre nous amène dans son eurythmie, dans son rythme, fait de paix. Du reste, lors de la conférence de presse, les deux commissaires de l'exposition (cette exposition représente deux années de travail) ont insisté sur l'importance du cadre pour présenter les œuvres de Poussin, lui-même en parlant dans ses écrits et se représentant dans l'autoportrait de début d'exposition au milieu de cadres. Il conseillait encore de couvrir ses peintures d'un rideau pour mieux les découvrir et entrer dans l'univers représenté. C'est une leçon du regard, d'apprendre à regarder. Pour cela il commence par nous convier dans son univers : une tranquillité de l'âme toute spirituelle, aimante et aimable, une harmonie presque divine ... puis à regarder notre esprit, notre entourage ... tout en sachant que tout cela n'est que verbe, langage, images ... un jeu de codes permettant de vivre ensemble dans la mesure de son oeuvre.
