
Dans des eaux extrêmement agitées, la tête sortant à peine depuis l'automne, l'amoureuse et moi avons travaillé comme de parfaits mongols à la remorque de nos vies. Nous avons tous deux communiqué nos intentions de congés pour le début avril et nos employeurs respectifs nous les ont gracieusement accordées.
Comme nous avons fait à plusieurs reprises, nous avons donc convenu de quitter le pays dans la semaine de Pâques pour des vacances en mer en concordance avec une semaine de congé que l'école secondaire de notre fils offre à ses élèves. Bien entendu, ces vacances impliqueront les enfants.

"Ouin, l'école à Punkee va nous aimer" que j'ai dit à l'amoureuse.
Parce que si l'école secondaire à mon fils offre une semaine, l'école primaire de ma fille n'offre qu'une journée de congé Pascal.
Punkee n'a jamais eu les notes presque parfaites que son grand frère a toujours eu. Il faut travailler nettement plus fort pour que ma fille arrive à des résultats tout simplement potables. Elle devient très difficile à motiver quand les sujets ne l'intéressent pas. Il a fallu de nombreux efforts de notre part, il en faut toujours, et l'enseignante cette année, ainsi qu'une orthopédagogue y ont mis beaucoup du leur pour l'aider dans son apprentissage scolaire. Cette année n'est pas parfaite mais elle va nettement mieux que l'an dernier qui était une catastrophe. De savoir que ma fille va aller se faire griller la bine pendant 4 jours en avril les fera nécessairement chier que je soulignais à l'amoureuse.

Quand ma fille a été malade récemment, j'ai insisté pour qu'elle se rende à l'école quand même. Je n'ai jamais manqué une journée d'école pour des raisons de maladie et ça devait être une trace perdue de discipline de soldat qui traînait en moi. Toutefois à l'école on m'a fait comprendre (avec raison) qu'elle devrait rester à la maison afin de ne pas contaminer les autres. J'ai compris et l'ai ramené à la maison. C'est à ce moment que j'ai glissé, dans un argumentaire mou, "...que je ne voudrais pas qu'elle manque trop de matière car prochainement en avril, elle manquera 4 jours quand nous serons en voyage à l'étranger...".

J'ai vu leurs visages tomber, mais la secrétaire et son enseignante ne m'ont rien dit d'autre. Elles ont simplement échangé un regard de stupeur. Quelques jours plus tard, nous recevions une lettre nous demandant de signer une autorisation qui suggérait que si ma fille manquait un examen en raison d'un simple voyage, elle aurait 0. On nous demandait de comprendre que les voyages ne constituaient pas une bonne raison pour manquer l'école et ça venait de la commission scolaire.
J'ai tout à fait compris et je suis parfaitement d'accord. ABSOLUMENT d'accord avec une telle règle même. Si tout le monde commence à faire ça quelle coordination de merde impose-t-on aux enseignants?
Toutefois...
Jamais n'avons nous été avisé qu'une telle règle existait à cette école. Nous avons fait des voyages à cette même période deux autres fois durant son parcours scolaire par le passé et jamais n'a-t-on brandi le spectre du "zéro". Tout s'étant même plutôt bien passé alors que nous travaillions quand même en mer.
À l'école secondaire de mon fils, la règle est claire et communiquée aux parents en tout début d'année. Mon fils est en secondaire 4 et nous avons reçu cette communication 4 fois déjà. On ne peut pas prétendre ne pas savoir.
Mais à l'école de ma fille, très sincèrement nous ne savions pas. Et surtout n'avions aucun moyen de le savoir. On a relu les règlements dans l'agenda scolaire et rien de tout ça n'était mentionné. Dans les communications de l'enseignante non plus.
Je suis resté très poli dans ma lettre en faisant comprendre que je ne signerais pas une lettre dont j'apprends le règlement une fois le fait accompli et qui donnerait la permission de lui accorder 0.
C'était une lettre très sincère et sans fioritures.
En voulant se délester de notre stress récent, nous nous rajoutions une couche d'inconfort moral qui nous ferait mal dormir.
J'étais en congé le lendemain, donc assez facile à rejoindre. Et le jour suivant aussi. Mais il était clair pour moi que je ne voulais pas parler à cet enseignante dès le lendemain.
"Parce que je ne voudrais pas qu'elle me parle sous le coup de l'émotion, qu'elle dorme sur le sujet, qu'elle y songe encore un peu et qu'elle prenne le temps d'absorber tout ça, moi aussi j'ai envie de faire de même, je suis en congé, j'ai envie d'écouter Breaking Bad ou The Walking Dead ou les deux, mais pas de négocier la dictée que manquera ma fille, laissons les vagues mourir en mer"
J'avais précisé à ma fille de lui dire que je serais très difficile à rejoindre aujourd'hui parce que sur la route (not!) et tout ça me faisait un effet désagréable.
Je savais qu'on me dirait "Oui mais là, elle est en 6ème année, c'est plus important encore...". Je n'avais pas envie trop vite de cette conversation où au fond, on demandait une certaine forme de négociation. Une exception pour notre fille.
Ce lendemain était un lent décompte dans l'angoisse. Quand elle a appelé vers 14h30, j'étais si assis sur le téléphone depuis 6h00 du matin que j'ai dû l'extirper d'entre mes deux fesses.
In like Flynn.
Ni l'un, ni l'autre ne voulions de cette situation.
"Je ne juge pas vos décisions " (noooooot!) répétait-elle un peu trop.
J'ai appris par la suite qu'un autre élève faisait la même chose avec sa famille et qu'il avait reçu le même type de lettre. Je ne sais trop comment il s'est arrangé, lui.
J'étais si tendu, si épuisé, si lourd depuis deux jours sans complètement le réaliser que je suis tombé mort de fatigue à 19h58. Dans le sommeil profond à 19h59.
Les eaux s'étant enfin un peu calmées.
"J'ai aussi fait une copie pour la directrice que vous évoquez trois fois dans votre lettre"m'a-t-elle dit.
En effet, j'ai souligné qu'elle était l'an dernier restée sourde à nos appels et qu'elle nous avait aussi aidé à prendre nos décisions en disant clairement que les problèmes scolaires de notre fille était le plus facile qu'elle n'ait eu à gérer de sa vie.
Si tout allait si bien, 4 jours d'absence ne seraient pas un désastre.
"Elle va surement vous appeler"
Je ne suis plus assis sur le téléphone cette fois.
Je rame en kayak sur l'eau paisible d'un lac miroir.