"Les ongles" de Mikhaïl Elizarov aux Editions Serge Safran
« On peut toujours faire le malin, donner l’impression d’avoir compris quelque chose à la vie, toujours est-il que la vie se termine. » Michel Houellebecq, Plateforme
1ère de couverture "Les ongles" de Mikhaïl Elizarov aux Editions Serge Safran
Mikhaïl Elizarov est de ces écrivains que l’on imagine volontiers en sorciers de l’écriture, l’œil fiévreux et le verbe découlant de fioles mystérieuses. En véritable alchimiste du récit, il ne laisse d’autre choix à ses lecteurs que de courir derrière la densité de son écriture. En publiant ce premier roman russe, l’éditeur Serge Safran affirme une nouvelle fois sa volonté d’offrir de réelles découvertes.
Les Ongles nous présente un tandem d’estropiés dont le parcours initiatique semble déjà avorté dans le berceau. Compagnons d’infortune inséparables, Bakatov et Gloucester grandissent en Russie dans un orphelinat pour enfants handicapés : le premier a le crâne difforme, le second est bossu. Sous le flot quotidien de moqueries et d’injustices sordides, cet Oliver Twist siamois ne perd pas la face et c’est en habile narrateur à la verve acérée que Gloucester décrypte la bêtise sadique des adultes. Le bossu a bon dos jusqu’au jour où il découvre qu’il a la bosse de la musique, tandis que Bakatov s’adonne dans l’ombre à d’étranges rituels : se ronger les ongles, au-dessus d’un journal, dans un bain de sang…
Livrés à eux-mêmes, les deux laissés–pour–compte s’engagent dans un sprint halluciné à travers l’existence. Gloucester aura l’occasion de toucher du doigt sa vocation de génie de la musique, dont la source se révèle peu à peu inquiétante… Mais l’infortune rôde et c’est par une vie qui n’accorde aucune mise en bouche qu’ils se feront dévorer.
Misère sociale ne rime pas avec récit édifiant chez Mikhaïl Elizarov. Cette histoire d’étoile filante dont la bonne fée se ronge les ongles jusqu’au sang a des allures de conte désenchanté et la justice triomphante n’a pas l’intention de toquer à la porte du récit. Protéiforme, inclassable, déroutante, cette satire de la société post-soviétique fait un pied de nez à tout éloge de la lenteur. Formules assassines, ivresse féroce de l’écriture, plongée dans un fantastique onirique… L’écriture s’encanaille à chaque ligne, l’effroi esthétique est splendide. C’est essoufflé qu’on termine sa lecture, saisi à la gorge par le talent de l’auteur qui y plante ses ongles sans ambiguïté ni bons sentiments. On comprend que le Berliner Zeitung ait loué chez lui un « mélange alchimique de Gogol, de réalité russe, et de magie noire »…
En cette rentrée littéraire comme toujours foisonnante, laissez-vous dévorer par ce petit bijou cruel et fantasmagorique superbement traduit par Stéphane A. Dudoignon.
Informations pratiques :
Titre : Les Ongles
Auteur : Mikhaïl Elizarov
Traducteur : Stéphane A. Dudoignon
Éditions : Serge Safran
Nombre de pages : 176
Prix France : 16,50 euros
Photo de l’auteur