[entretiens] Autour de Pierre Garnier : dialogue entre Cécile Odartchenko et Matthieu Gosztola

Par Florence Trocmé

Hommage à Pierre Garnier :  
entretien avec l’éditrice de ses Œuvres complètes (Cécile Odartchenko), 

par Matthieu Gosztola. 

– Matthieu Gosztola : Ta maison d’éditions est consubstantiellement reliée à l’œuvre de Pierre Garnier : tu es notamment l’éditrice de ses Œuvres complètes. J’aimerais que nous revenions, pour ouvrir cet entretien, à la « première fois » : comment s’est opérée la rencontre avec son écriture ?  
 
– Cécile Odartchenko : Tu me demandes de te parler de la « première fois » ! J’ai rencontré Pierre en 2005, l’année de la création des éditions des Vanneaux, grâce à Jean Louis Rambour, que je voyais souvent dans nos réunions d’écrivains en Picardie, association créée par Roger Wallet. C’est avec l’aide de Roger Wallet que j’ai pu éditer les premiers livres des Vanneaux (trois) : celui de mon frère Paul Fleury, celui de Roger Wallet et celui de Jean Louis Rambour. La découverte de la poésie de Pierre grâce au premier recueil qu’il m’a confié : Heureux les oiseaux, ils vont avec la lumière a été une révélation, comme un coup de foudre, je suis tombée en amour ! Un amour qui a duré toutes ces années de travail pour la poésie, sous son aile protectrice ! Je faisais beaucoup d’ateliers d’écriture à l’époque, et immédiatement je me suis mise à lire sa poésie aux enfants et à faire des ateliers spatialistes. Je suis venue en parler avec Pierre, qui me recevait au début dans sa cuisine. Ilse passait, me saluait avec gentillesse mais s’éclipsait : elle avait sans doute compris très vite que j’avais une relation particulière avec Pierre, une relation exclusive. Nous parlions tous les deux très vivement, et Pierre très vite a voulu lire ce que j’écrivais aussi et en particulier le Nerval. Puis Chardonneret que j’ai donné à publier à Roger Wallet (qui me l’a demandé). Pierre m’a écrit de très belles lettres au sujet de mon écriture, et a voulu écrire la préface de Chardonneret.  
 
 
– Matthieu Gosztola : Tu as consacré un volume de ta collection « Présence de la poésie » à l’œuvre de Pierre Garnier. De ce volume sourd et une compréhension profonde de l’œuvre et une affinité avec celle-ci. Peux-tu revenir sur l’élaboration de ce volume… 
 
– Cécile Odartchenko : Pierre a eu tout de suite une relation avec moi de poète à poète. Si bien qu’il m’a lui-même demandé d’écrire la préface de son livre dans la collection « Présence de la poésie ». Le titre de la collection, c’est lui qui l’a trouvé. Je n’étais pas universitaire et j’étais très intimidée à l’idée d’écrire cette préface, mais il a insisté. Alors j’y pensais la nuit, et très tôt le matin, les idées se mettaient en place et j’écrivais quelques pages. Puis vers dix heures, je téléphonais à Pierre et je lui lisais ces pages. Il les aimait beaucoup ! Ce texte n’a pratiquement pas été corrigé. Il est venu très naturellement comme dans une sorte de transe et j’en ai été très heureuse, comme on peut se sentir heureux en faisant l’amour ! J’avais l’impression de faire l’amour avec Pierre. Je crois que c’est ce que nous faisions d’une certaine façon ! Puis il y a eu l’idée de faire un autre petit livre dans la collection « Vanneaux », et ce fut Ce monde qui était deux... Là j’ai ressenti le besoin d’écrire un poème que j’ai fait lire à Pierre qui a tenu à ce que le poème paraisse en introduction du livre. C’est Pierre qui a insisté pour cela ! Je crois que Pierre a été durant toute sa vie incroyablement attentif aux autres et à la moindre manifestation de la poésie, de la créativité. Il aimait les femmes aussi, tout en aimant fidèlement Ilse, mais elle n’a jamais été la seule, et Pierre pouvait en prendre d’autres dans ses bras. Sur les photos de lui et de moi qui sont reproduites dans Chardonneret et dans le livre des devises, il me tient dans ses bras. C’est ainsi que je me suis toujours sentie auprès de lui, « protégée »... C’était un amour fort et sublimé, il y en a eu un autre de cet ordre dans ma vie, l’amour/amitié que j’ai eu pendant quarante ans avec André Bay. Ces deux hommes, Pierre et André, étaient des pères, des frères, des amants virtuels... des piliers, pilotis (pilotes) sur lesquels je construisais ma cabane dans les arbres.  
 
 
– Matthieu Gosztola : Peux-tu revenir sur la façon – multiple – qu’a l’œuvre de Pierre Garnier de te toucher… 
 
– Cécile Odartchenko : La poésie spatialiste de Pierre, élaborée avec sa femme Ilse, est une poésie qui s’élance (flèches d’Ilse) au-dessus des ruines. Je suis un enfant de la guerre. Et aussi un enfant des ruines : révolution russe, familles ruinées, aussi bien russe que française... La volonté de Pierre d’aller vers l’amour et vers la lumière dans un vol plané au-dessus des ruines, m’a immédiatement trouvée, je me suis jointe à lui et à Ilse comme une oie sauvage rejoignant des compagnes en migration... Comme Pierre j’aimais particulièrement les oiseaux... J’ai adoré tout de suite l’entendre parler des oiseaux et d’un vieil ami ornithologue qui reconnaissait les voyages des oiseaux à leur accent... La poésie de Pierre, linéaire comme spatialiste, les deux allant de concert au coude à coude, aile à aile, convenait aussi particulièrement aux enfants avec lesquels je travaillais. Elle opérait des miracles. Les enfants avec Pierre n’étaient pas écrasés par la rhétorique et un discours ou une écriture savante. La simplicité de Pierre leur allait droit au cœur comme elle allait droit au mien. Je n’ai plus cessé de faire évoluer les enfants dans le « ciel » de Pierre et d’Ilse peuplé de soleils, de lunes, d’étoiles, de cubes transparents, de toits, d’arcs romans, de chapeaux pointus (cônes), de pollens.... Cette poésie et ces exercices me rendaient malicieuse, je me souviens avoir éprouvé un bonheur particulier en mettant juste un point au tableau et en assistant à la créativité des enfants à partir de cette suggestion minimum ! Pierre était heureux de ce travail avec les enfants, je venais lui raconter, et il me donnait aussi des petits livrets de poésie spatialiste faits pour les enfants, à Marseille... Après la préface à son anthologie, j’ai participé à un colloque sur lui, sur l’invitation de Philippe Blondeau et cela aussi a été un bonheur. Au moment de prendre la parole, j’ai posé sur le bureau la fleur bleue dans sa boule de verre (fleur bleue de Novalis) que m’avait offerte Thierry Chauveau. Pensant à la fleur bleue de Novalis, je pensais à Pierre comme à un chaman... Je trouvais sa poésie chamanique. Elle ouvrait des portes, des fenêtres, sur un ciel très pur, débarrassé des ordures. Le monde est plein d’ordures et les gens aussi parfois sont méchants ou très médiocres, c’était un perpétuel enchantement de suivre Pierre qui était toujours au-dessus des médiocres. Il permettait, à distance, à des enfants maltraités, en souffrance, de s’élever eux aussi. Je leur lisais les poèmes de Pierre, leur expliquais la poésie spatialiste et ils s’élevaient immédiatement au-dessus de leurs propres ruines. C’était magique. (pour lire la suite cliquer sur le lien ci-dessous)
 

 

– Matthieu Gosztola : Peux-tu revenir sur la parution des Œuvres complètes de Pierre Garnier, ce qui marque l’entreprise la plus importante de ton parcours éditorial...  
 
– Cécile Odartchenko : La relation avec Pierre Garnier s’approfondissait de jour en jour ! Elle avait été remarquée au marché de la poésie par Arlette Albert Birot, qui aimait beaucoup la poésie de Pierre et qui a tout de suite brandi et annoncé gaiment le premier livre de Pierre édité par moi, Heureux les oiseaux ils vont avec la lumière. Puis il y a eu Ce monde qui était deux et la réédition de l’ornithopoésie, un livre d’abord édité par André Silvaire, mais épuisé, puis La vie est un songe... Thierry Chauveau qui était entré dans le dispositif des Vanneaux en 2006 après que je l’eus invité à l’hommage rendu par la bibliothèque Nationale à Michel Butor pour ses quatre-vingts ans, commençait à rêver de devenir éditeur et à quitter le travail ennuyeux qu’il faisait à Télé Z (travail très bien rémunéré, qui lui a en effet permis de créer sa propre structure en 2007). Cet apport bénévole et ce savoir-faire apportaient un véritable dynamisme aux Vanneaux et permettaient de voir grand ! Pierre désirait beaucoup que ses œuvres complètes soient mises en œuvre. Nous avons fait le compte des livres et évalué cette tâche énorme à sept volumes de huit cents pages chacun et présenté le projet au CNL. Arlette Albert Birot a beaucoup appuyé le projet et la subvention a été obtenue en 2008, année des quatre-vingts ans de Pierre (évènement fêté en Picardie à mon initiative). L’annonce publique de la mise en chantier de cette édition et de l’aide du CNL pour le faire, je l’ai vécue comme faisant partie de ma « déclaration d’amour »… La subvention pour le premier volume a été de dix mille euros, et permettait de travailler très sereinement. Thierry Chauveau s’y est attelé, mais c’était un travail énorme et il n’avait quand même que ses nuits et ses week-ends ; de plus, il travaillait sur d’autres titres et sur le beau livre des devises. Il était lui aussi tombé dans le « chaudron » de la potion magique de la poésie... Il voyait se concrétiser son rêve de devenir éditeur, d’autant que je l’aimais beaucoup et que je lui donnais carte blanche avec sa collection personnelle de L’Abreuvoir au sein des Vanneaux. Ce rêve a été brutalement stoppé par la naissance d’un enfant hors mariage et un divorce très dur. Thierry Chauveau a quitté femme et enfant, a quitté les Vanneaux pour recommencer sa vie, et recommencer tout à zéro. C’est l’aventure de « L’herbe qui tremble » qui commençait. La question s’est posée de partager les œuvres complètes de Pierre, Thierry qui avait beaucoup donné déjà y tenait, mais Pierre a dit qu’il n’en était pas question, qu’il « appartenait » aux Vanneaux, maison d’éditions picarde à laquelle il était très attaché. J'ai donc pris en charge la suite, le volume 2, d’abord avec une nouvelle logistique à l'imprimerie de la Manutention, puis le volume 3 et je prépare le quatrième volume. Le CNL est toujours partenaire mais avec un peu moins d’argent chaque année. L'effort est très important, mais exaltant : peu à peu, tous les livres de Pierre se sont révélés à moi en lecture approfondie, des amis de Pierre ont écrit des préfaces, et les poètes, en France, peu à peu, prennent la mesure de l’extraordinaire importance de l’œuvre, encore marginalisée. Un éditeur très cher, Rüdiger Fisher, qui a traduit beaucoup de livres de Pierre en allemand et qui s’est chargé d’éditions bilingues, était en première ligne pour apprécier ces efforts ! Il venait de très loin (la Forêt Noire) chaque année pour assister à mon « verger » de la poésie à Montreuil-sur-Brèche et pour se tenir amicalement auprès de Pierre qu’il aimait beaucoup. Pierre et moi-même en étions très très heureux. C’était un homme rayonnant de bonté, il est mort l'année dernière, nous avons tous été très tristes. L’œuvre de Pierre a toujours attiré à elle les amitiés les plus pures. Tous ceux de l’école de Rochefort, en particulier, les poètes et artistes, traducteurs et éditeurs qui œuvraient à garder un lien très fort avec le terroir, avec la nature, avec les papillons, avec les bleuets. Nous avions pris l’habitude avec Pierre de déjeuner à l’auberge des bleuets près de Saisseval, auberge bien nommée, et nous partagions là devant une bonne bouteille les nouvelles du « front » de la poésie, les nouvelles des marchés auxquels je me rendais, et des progrès des Vanneaux. Nous commencions à parler de « beaux » livres... Mon fils Frédéric Loeb qui a un véritable talent est alors rentré dans le dispositif, a redessiné la couverture de la collection « Présence de la poésie »... Le livre de Pierre a été vite épuisé et réédité sous sa nouvelle forme, et nous avons pu faire Chronique de la nature civilisée et La forêt... Des livres d’une pureté extraordinaire, véritable hommage à la poésie de Pierre. Le dernier livre de Pierre composé par Thierry Chauveau aux Vanneaux a été le livre des devises, livre qui reste le témoin d’une complicité magnifique entre Pierre et moi, quand j’ai été en résidence d’auteur au château de Bussy Rabutin, en Bourgogne. Le livre de ces « rabutinages » a aussi vu le jour, dans des conditions particulières, en tirage très limité et est encore à refaire. Édition des lettres reçues par moi au château, qui témoignent de ce moment exceptionnel qui a enchanté Pierre et qui ressemblait à un « salon » littéraire, les poètes participant à l’aventure, brodant chacun à leur façon autour des devises du château et autour de l’amour et du libertinage, avec une grâce et élégance très particulières. Livre qui a enchanté Richard Blin devenu depuis un lecteur fidèle de mes propres travaux. 
 
 
– Matthieu Gosztola : Quels sont tes projets éditoriaux autour de l’œuvre de Pierre Garnier ? Où en est exactement le quatrième volume de ses œuvres complètes ? Que regroupe-t-il ? 
 
– Cécile Odartchenko : Le quatrième volume des Œuvres complètes est composé des œuvres spatialistes des dernières années et en particulier du poète Yu. Images donc surtout, scannées à l’imprimerie Paillart qui est chargée de la reproduction  à l’identique ; j’espère que le livre sera prêt pour le Marché de la poésie 2014. Le cinquième volume sera probablement composé des livres de Pierre en picard. Ensuite, nous aurons les dernières années d’écriture linéaire ET spatialiste. Un autre volume consacré aux essais et aux écrits sur l’art, le peintre Toulouse en particulier, est prévu. Mais ce n’est pas tout. Un autre « beau livre » sera bientôt réalisé : La merveilleuse lune, livre entièrement spatialiste... J’ai aussi l’intention de renouveler l’édition du livre des rabutinages, avec l’ensemble des lettres de Pierre et des autres poètes qui ont participé à cette résidence (en 2007). Je resterai naturellement à la disposition de Violette, la fille de Pierre et d'Ilse, pour la soutenir dans tout projet concernant l’édition de lettres ou autres documents susceptibles de compléter ces parutions essentielles pensées par Pierre de son vivant.  
 
© Poezibao et les auteurs.