On a décidé d'interroger une personne qui y était, à la grande époque. Au début des années 80, JD Beauvallet, tout jeune et pas encore aux Inrocks, décide de quitter la France pour habiter dans la ville de New Order, des Smiths et surtout de feu Joy Division, persuadé que la vie et la musique sont plus excitantes là-bas. Et c'est le cas. Il a fouillé dans ses souvenirs pour nous et donné une autre lecture de l'aventure Factory.
Mais ça c'est assez propre à Manchester. D'une certaine façon Manchester est une ville qui déteste la nostalgie, qui n'a jamais spéculé sur sa nostalgie. Quand même, n'importe quelle ville au monde serait hyper fière et vendrait le fait que c'est quand même là où a eu lieu la révolution industrielle. Or le musée de l'industrie il est à peine indiqué, il est à côté de Deansgate, pas dans un quartier forcément très visible, et c'est quand même assez dingue. Il y a vraiment un refus de nostalgie qui est propre à la mentalité de Manchester. C'est une ville qui préfère regarder devant plutôt que regarder derrière." L'exact inverse de la voisine Liverpool, qui elle spécule à fond sur les Beatles.
Tout raser, reconstruire, repartir à zéro. A l'image de Hulme, le quartier populaire où vivaient, entassés dans des barres d'immeubles insalubres, tous les groupes, les étudiants, et les junkies.
"Quand ils ont rasé Hulme, ils ont rasé l'équivalent de trois arrondissements de Paris. Bon, je l'ai raconté plein de fois mais je peux vous le raconter une nouvelle fois, il m'est arrivé quand même un truc assez troublant. J'habitais à Bonsall street dans les années 80, et après des années et des années, je reviens dans ma rue. J'avais jamais vraiment voulu la revoir. Ça c'était mal fini, j'avais la porte de mon appartement qui avait été éventrée à la hache, et on avait volé tout dans l'appartement sauf mes disques, dieu merci. Et puis un jour, c'était peut être quinze, vingt ans après que j'y ai habité, j'avais quelques heures à tuer, je me dis « Allez, je vais aller sur ma rue, je vais aller là-bas, voir ce qu'est devenu mon appart ». Et au moment précis où je rentre dans Bonsall street, qui était ma rue, je vois une énorme boule d'acier qui traverse le ciel, et qui « shlak ! », nique complètement mon appartement, l'immeuble où j'habitais. Pourquoi je suis venu ce jour-là ? De tous les jours ? J'ai assisté à la mort de mon appartement en direct."
"Le Manchester où j'ai habité il y a trente ans, il n'en reste quasiment rien. Mais je vais pas non plus pleurer parce que c'était quand même vraiment une ville très dure et assez horrible." Et puis, il y a des choses qui restent et que les différents plans d'aménagement urbain ne pourront pas changer : une certaine mentalité, une énergie, une "envie d'en découdre", et d'aller de l'avant. Et le reste au final, on s'en moque. L'atmosphère n'a pas changé non plus d'après JD Beauvallet : "J'ai plusieurs théories sur Manchester, mais il y en a une qui me fascine à moitié, c'est qu'il y a toujours quelque chose qui siffle. Il n'y a jamais de silence à Manchester. Comme c'est une ville qui est sans arrêt en chantier, il y a toujours des échafaudages dans cette ville, mais partout. A chaque fois que je suis à Manchester il y a deux trucs qui me sidèrent, c'est le bruit du vent dans les échafaudages, cet espèce de sifflement un peu lancinant qui vrille la tête, et l'odeur âcre des brasseries. Pour moi c'est ça, Manchester."
Mais Factory dans tout ça ? Si on ne trouve plus vraiment de trace du label dans le paysage mancunien, on s'attendrait quand même à ce que les gens de la ville connaissent l'histoire. Et pourtant. De temps à autre, on voit une librairie mettre en avant dans un rayon des livres sur Madchester ou sur Joy Division, mais ça reste plus que discret. C'est à se demander si cela a vraiment existé, si l'on n'a pas totalement exagéré l'importance de Factory.
"Vous avez raison, Factory ça a été important uniquement pour les gens qui voulaient que ce soit important. Pour les gens qui ont écrit l'histoire. Si Tony Wilson n'avait pas été là pour faire la propagande de son propre travail, Factory aurait sans doute été un label comme les autres. Mais ça a toujours été survendu, surexposé, et là, j'ai été complice en tant que journaliste, et fier d'être complice de ça. Parce que c'est une idée formidable de mentir à ce point là, de dire qu'il se passe quelque chose de fondamental. Alors qu'on savait très bien que ça ne touchait qu'une petite minorité de la population."
"L'Haçienda c'était pareil. Pendant tout le temps où j'ai habité à Manchester, des fois ils étaient plus nombreux derrière le bar que nous dans la salle. Personne n'y allait à l'Haçienda, c'était un traquenard, il faisait froid, ils passaient des films sur des camps de concentration sur des écrans géants pendant qu'il y avait des groupes de cold wave qui jouaient sur scène, c'était n'importe quoi ! C'était épouvantable ! Mais moi j'adorais, et en même temps j'avais l'impression d'être au centre du monde. Bon après, quand il y a eu la révolution acid house, là c'était fondamental. Là pour le coup, les gens qui disent qu'ils n'ont pas connu l'Haçienda sont des menteurs."
"Par exemple, dans le film 24 Hour Party People, moi j'ai vu certaines des scènes en vrai, j'étais là. C'était minable, c'était minable ! C'étaient de toutes petites anecdotes toutes pourries avec des gens dégueulasses, avec des gens cons. Mais d'un autre côté on savait que c'était important. On l'espérait. Et là, le film l'a mythifié complètement. Et c'est ça : "entre la légende et l'histoire, imprime la légende." Et moi je préfère qu'on imprime la légende. Et là dessus, Tony Wilson il était fortiche pour tout transformer en symbole, en mythe. Il était incroyable. Déjà, il était très intelligent. Et surtout incroyablement fier de sa ville. C'était vraiment un ambassadeur. Il aurait pu faire fortune dans le disque. On lui a proposé mille fois de venir vivre à Londres, et ça aurait été la logique qu'il vienne habiter à Londres. Mais il ne l'a jamais fait. Et je trouve que le type a été assez héroïque. Et ce personnage flamboyant qu'il s'était inventé, c'était génial."
"Quand je dis qu'on avait l'impression d'être au centre du monde, c'est vraiment ça. Quand les Smiths ont explosé, ensuite quand les Stone Roses ont explosé, quand les Happy Mondays ont explosé, même moi qui suis une pièce rapportée, j'étais hyper fier d'être de Manchester, mais hyper hyper fier. C'était notre ville, on était militants, on était comme Tony Wilson, à notre petite échelle, on était des ambassadeurs."
Et puisque l'histoire de Factory est si géniale, après tout, autant oublier la réalité. Pour faire vivre encore un peu plus le mythe, on vous conseille vivement le livre de John Robb, Manchester Music City 1976-1996, une collection d'entretiens réalisées avec tous les acteurs principaux de l'époque. C'est hyper intéressant, et vous y retrouverez JD Beauvallet, qui a écrit la préface. On vous met au défi de ne pas fantasmer sur Manchester, après lecture.