À un journaliste qui lui disait que Harry Johnson était plus jeune que lui et qu’il avait cependant publié beaucoup plus d’articles, Stigler, avec l’irone qui lui était habituelle, répondit : « C’est vrai. Mais c’est parce que mes articles sont tous différents. »
Par Francisco Cabrillo, de Madrid, Espagne
De nos jours, parmi les particularités de la vie académique, la moindre n’est pas l’intérêt – dans certains cas, l’obsession – des professeurs universitaires qui veulent triompher en publiant un grand nombre de travaux de recherches sous forme de livres et d’articles dans des maisons d’édition et des revues prestigieuses. Les raisons sont diverses. Dans certains cas, il s’agit de laisser une empreinte personnelle dans l’avancement de la science ou des humanités ; dans d’autres, de démontrer devant les collègues notre valeur scientifique ; et dans d’autres encore, de la nécessité de publier pour améliorer la situation de travail et obtenir le si désiré contrat permanent dans les universités qui suivent ce modèle ou réussir des concours d’entrée dans les pays où ce système prévaut. L’université américaine a popularisé une phrase qui résume très bien cette situation et montre, en plus, la dureté que peut atteindre la profession dans certains cas : « Publish or perish » – ou tu publies ou tu es un homme mort, au moins en ce qui concerne la vie universitaire.
Mais, cette difficulté finalement dépassée et le cours achevé sans plus d’incidents, Stigler commença une très brillante carrière académique qui culminera à l’Université de Chicago, à une des époques les plus prestigieuses du département d’économie de cette institution, celle qui a le plus produit de prix Nobel d’économie au monde. Là, il rencontra des économistes de l’envergure de Milton Friedman, Ronald Coase ou Gary Becker, pour ne citer seulement que quelques-uns des plus connus, parmi les lauréats du Nobel. Ses travaux de recherche se focalisèrent dans les domaines de la micro-économie, de la théorie et de la pratique de la régulation, et de l’organisation industrielle, ces dernières matières étant celles où son œuvre exerça une influence déterminante.
Parmi ceux qui furent ses collègues au département d’économie de Chicago, il y avait un brillant professeur, qui n’obtint pas le prix Nobel, mais qui aurait pu l’avoir s’il n’était mort prématurément, Harry Johnson. Johnson était un Canadien qui, après avoir enseigné au Canada et en Angleterre, arriva à Chicago en 1974 comme spécialiste en économie internationale et économie monétaire, et apporta des contributions importantes à l’étude des finances internationales et des politiques d’ajustement de la balance de paiement. Mais il était également connu pour son énorme capacité à écrire des articles. Je crois qu’aucun économiste contemporain n’a pu écrire un nombre de pages aussi grand en si peu de temps. La légende raconte par exemple qu’il mena à terme un travail de recherche lors d’une traversée entre les États-Unis et l’Angleterre. Fatalement, tous ses textes n’avaient pas le même niveau de qualité ; et surtout, beaucoup de répétitions étaient inévitables.
Un jour, un journaliste décida d’écrire un reportage sur les économistes de Chicago. Et après avoir parlé avec Harry Johnson, il alla interviewer Stigler. Il n’eut pas de meilleure idée de dire qu’il venait de quitter cet autre professeur, qui était plus jeune que lui et qui avait publié cependant beaucoup plus d’articles. Stigler ne dût pas trop goûter la remarque et, avec l’irone qui lui était habituelle, il répondit : « C’est vrai. Mais c’est parce que mes articles sont tous différents. »
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Article paru dans Libertad digital. Traduit de l’espagnol.