Mrs. Robinson se fait maoïste

Publié le 17 décembre 2011 par Copeau @Contrepoints

Notre économiste mourut en 1983. Vous ne savez pas comment j’aimerais écouter les conversations que, dans l’au-delà, elle doit sans doute avoir avec Mao Tsé-Tung et Kim Il-sung. Que les trois reposent en paix.

Par Francisco Cabrillo, de Madrid, Espagne

Pendant de longues années, Joan Robinson fut l’unique femme avec un réel prestige académique dans le monde de l’économie, science qui semble avoir résisté à la féminisation plus que dans d’autres disciplines. On peut imaginer comment étaient les choses dans les années ’30, quand la jeune professeur Robinson publia son livre L’économie de la concurrence imparfaite, qui allait poser les bases de sa notable carrière professionnelle.

Joan Violet Maurice était née en 1903 au sein d’une famille aisée et conservatrice (son père était général de l’armée britannique). Après avoir reçu son diplôme à l’université de Cambridge, elle se maria très jeune avec l’économiste Austin Robinson, a qui, il est vrai, elle plantera des cornes quelques années plus tard avec Richard Kahn, également économiste, comme le savent bien ceux qui ont lu la première partie de cette série d’articles.

Formée à la théorie néo-classique d’Alfred Marshalll, elle adopta rapidement, toutefois, une attitude critique envers celle-ci. Son livre cité sur la concurrence imparfaite – que certains historiens de la pensée économique continuent de considérer comme son œuvre la plus pertinente – représenta la rupture avec beaucoup des idées acceptées auparavant sur le fonctionnement des marchés. Dans les années ’30, elle fera partie du groupe de jeunes économistes qui aidaient Keynes à écrire son livre le plus fameux, La théorie générale de l’emploi, l’intérêt et la monnaie. Les jeunes keynésiens crurent – avec leur maître – qu’avec la publication de cette œuvre en 1936 se produirait une rupture substantielle avec l’analyse économique antérieure ; et ils n’acceptèrent jamais que la nouvelle théorie puisse être intégrée dans le noyau de l’analyse néo-classique.

Des années plus tard, dans les années ’60, Joan Robinson fut la protagoniste d’une longue polémique sur la théorie du capital qui opposa « ceux de Cambridge » (plus concrètement, le MIT de Cambridge-Massachusetts et l’université de Cambridge, Angleterre). Dans ce débat, du côté britannique, on critiquait la théorie néo-classique de la production, et des attaques furent dirigées contre quelques incohérences de cette dernière, mettant en doute, même, qu’il fût possible de mesurer le capital. Pendant quelques temps, on considéra qu’il s’agissait du grand débat de la théorie économique de la seconde moitié du 20e siècle. Mais aujourd’hui on le voit plutôt comme une discussion qui ne conduisit nulle part ni eût aucun effet relevant. La théorie économique actuelle, de fait, ne doit rien à ce débat et n’est en rien héritière des polémiques qu’il généra.

Le temps passait et Joan Robinson devenait chaque fois plus âgée. Si elle avait été une personne plus sensée, elle aurait terminé sa vie académique avec tranquillité comme professeur reconnue et estimée à Cambridge. Mais on voit que cela ne lui suffisait pas et il lui semblait plus intéressant d’attirer l’attention. C’est ainsi que vers a fin des années ’60, elle décida de se faire maoïste. Il est vrai que beaucoup de jeunes Européens firent quelque chose de similaire à cette époque. Mais ils n’avaient pas 66 ans, comme venait de les fêter notre économiste quand elle publia son essai sur la Révolution culturelle en Chine. Dans celui-ci, elle exaltait l’œuvre de Mao et arriva à dire que les réformes économiques introduites par le leader chinois dans les années ’60 étaient la solution au problème de la pauvreté dans le monde étant donné que – ce furent ses propres mots – grâce à elles une amélioration importante des niveaux de consommation de la population avait été obtenue en Chine. Il n’est pas facile de savoir comment elle était arrivée à cette conclusion étant donné que, dans ces années-là, il n’existaient pas de statistiques fiables en Chine. Et les témoignages des gens, que l’on connaître seulement des années plus tard, transmettaient plutôt l’image d’une société terrible, avec faim et misère qui paraissent difficilement croyables aujourd’hui. Mais madame Robinson alla plus loin. Non seulement elle défendit le modèle économique délirant, mais elle appuya également un régime politique criminel, arrivant à considérer comme quelque chose de très positif les infâmes confessions publiques et les autocritiques que, sous la forme la plus humiliante, devaient faire tout ceux qui étaient accusés de manque de foi révolutionnaire.

Si nous ajoutons à cela ses sympathies pour le régime de Corée du nord et sa singulière idée selon laquelle, à la fin, les deux Corées se réunifieraient et appliqueraient le modèle d’économie socialiste existant dans le nord, nous pouvons nous faire une idée de jusqu’où peut aller un esprit supposé brillant comme celui de Joan Robinson.

Notre économiste mourut en 1983. Vous ne savez pas comment j’aimerais écouter les conversations que, dans l’au-delà, elle doit sans doute avoir avec Mao Tsé-Tung et Kim Il-sung. Que les trois reposent en paix.

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Article originellement publié par Libre Mercado.