Je n'ai pas souvenir qu'un professeur de littérature m'ait fait sentir qu'un bon livre nous rapproche de l'abîme de l'expérience humaine et de ses mystères effervescents. Mais des critiques littéraires, oui. Je me souviens surtout de l'un d'eux, de la génération de Lionel Trilling*, qui me fit partager sa conviction que le meilleur et le pire de l'aventure humaine passent toujours par les livres et que ceux-ci aident à vivre. Je veux parler d'Edmund Wilson*, dont l'extraordinaire essai sur l'évolution des idées et de la littérature socialistes, To the Finland Station , tomba entre mes mains quand j'étais étudiant. Dans ces pages au style diaphane, penser, imaginer et inventer en se prévalant de la plume était une façon magnifique d'agir et d'imprimer une marque à l'histoire. Chaque chapitre démontrait combien les grandes convulsions sociales et les minuscules destins individuels s'articulent au monde impalpable des idées et des fictions littéraires...
Responsabilité et intelligibilité vont de pair avec une certaine conception de la critique littéraire, avec la conviction que la littérature embrasse la totalité de l'expérience humaine, puisqu'elle la reflète et contribue de manière décisive à la modeler. Voilà la raison pour laquelle elle devrait être le patrimoine de tous, une activité se nourrissant du fonds commun de l'espèce et à laquelle on peut sans cesse avoir recours pour trouver un ordre quand nous avons l'impression de sombrer dans le chaos, un souffle dans les moments de découragement, et du doute ou de l'incertitude quand la réalité qui nous entoure semble au contraire trop sûre et trop tranquille...
La culture peut être expérimentation et réflexion, pensée et rêve, passion et poésie, ainsi qu'une profonde et constante révision critique de toutes les certitudes, de toutes les convictions, de toutes les théories et de toutes les croyances. Mais elle ne peut pas se tenir à l'écart de la vie réelle, de la vraie vie, de la vie vécue, qui n'est jamais celle des lieux communs, de l'artifice, du sophisme et de la frivolité sans courir le risque de se désintégrer. Je vais peut-être passer pour pessimiste, mais j'ai l'impression qu'avec notre irrépressible - et irresponsable - vocation pour le jeu et le divertissement, nous avons fait de la culture l'un de ces superbes mais fragiles châteaux de sable, qui se défont au premier coup de vent.
Vargas Llosa : extrait d'entretien paru dans le magazine Books n° 17 Décembre 2010 et dans Letras libres juillet 2010 ( traduit par André Gabastou )
*http://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Derrida
*http://lebulletindamerique.com/2011/04/11/lionel-trilling-et-limagination-sociale-par-michael-knox-beran/