Et voilà pourquoi votre fille est muette… (1)

Publié le 22 août 2011 par Zebrain

Dans cet article, paru dans KBN n° 5 en octobre 1992, Sylvie Denis esquisse quelques-unes des pistes qui la mèneront à son essai "Cyberspace ou l'envers des choses" et à la théorie de la Bulle de présent, exposée dans son analyse des Racines du mal de Maurice G. Dantec, trois articles que l'on pourrait être tenté de regrouper sous un titre dans le genre "Science-fiction et modernité".

Parodies et "méta-science-fiction" paraissent bel et bien envahir le genre — dans un essai précédemment publié par KBN (1), Jean-Pierre Lion cite à l'appui de cette affirmation les pastiches parus récemment dans la collection "Anticipation" ; on pourrait également mentionner l'énervant Hypérion, dont la principale — voire l'unique — qualité est d'être un dictionnaire des meilleures idées du genre. Je nuancerai toutefois le discours de Jean-Pierre Lion en précisant que lorsque l'on annonce l'agonie du genre SF, il est prudent de préciser : en France ! On sait que tout n'est pas traduit — beaucoup s'en faut — et que la prolifération de trilogies à licornes ou l'exploitation des shared-worlds (basés sur des idées trouvées il y a quarante ans !) ne doit pas faire oublier les quelques romans "lisibles" qui paraissent dans les pays anglo-saxons, et, surtout, une profusion de nouvelles et de novelettes de qualité. Les plus intéressantes, à mon goût, paraissent le plus souvent dans des supports anglais plutôt qu'américains — je pense bien entendu à l'excellent mensuel Interzone.

Quand je parle de textes lisibles, je pense à des textes fondés non pas sur les thèmes que la SF a inventés pendant les vingt premières années de sa jeunesse, mais sur une vision du futur basée sur ce que nous connaissons de notre présent. J'avais utilisé cet argument pour défendre les cyberpunks, accusés à l'époque de superficialité pour la simple raison qu'ils basaient une partie de leur univers sur le design des années 80 et non sur l'esthétique de romans écrits trente ou quarante ans plus tôt. La belle affaire ! L'obsolescence n'est-elle pas le sort ultime de toute œuvre humaine ?

Selon le mot de Rimbaud, pour créer, il faut être moderne, résolument.

On aura compris que je ne pense pas que la SF agonise. Encore moins qu'elle soit morte. La science-fiction est née, elle a connu une petite enfance,  une enfance et une adolescence que nous avons tous prise pour un âge d'or. Maintenant la science-fiction est adulte : qu'elle prospère ou périsse dépendant uniquement de ce que nous en ferons.

Dans le cadre de sa démonstration — l'agonie de la SF — Jean-Pierre Lion décrit ce qu'il pense être l'état actuel de notre société. État avec lequel la science-fiction ne serait pas "en phase", ce qui entraînerait son "déclin". Je ne partage pas cette conception de notre société. Il est vrai que l'invention de l'écriture, puis de l'imprimerie, ont fait passer les sociétés occidentales du stade tribal et oral au stade moderne : celui de l'imprimé, puis des médias élecronqiues et informatiques. Il est vrai que pour les sociétés tribales le temps est circulaire. Ce type de société ne se transformant que peu ou pas, on y considère que "ce qui a été sera". En d'autres termes : passé, présent et futur se ressemblent, et ne peuvent que continuer à se ressembler. Dans ces sociétés, les connaissances, les traditions, les lois sont transmises suivant le mode oral — qui privilégie la mémoire, la répétition identique d'une information liée de façon très intime à celui qui la possède.

Écriture et imprimerie ont dissocié connaissance et parole, information et support. D'autres facteurs — le christianisme étant un des plus importants (3) — ont contribué à rendre linéaire notre perception du temps. Le progrès scientifique et technique en transformant les sociétés occidentales à une vitesse qu'aucune autre société n'avait connue dans l'histoire de l'homme, a contribué à valoriser les notions de "changement", de "progrès", aux dépens de celles de "stabilité", de "non-changement", de "tradition". La science-fiction est une réponse, sous forme littéraire, à ce changement.

Depuis une trentaine d'années il semble que nous soyons entrés dans une nouvelle phase. Je ne crois pas que nous soyons pour autant en train de redevenir une société tribale, même si ornée de l'adjectif techno.

Notre conception du temps est toujours linéaire. Cela ne veut pas dire qu'il ne subsiste pas des traces du stade tribal/oral dans nos sociétés : nous connaissons et pratiquons l'écriture, mais un certain nombre de connaissances ou de pratiques nous sont encore transmises oralement. De la même façon, il est vrai de dire que le développement de la sphère médiatico-informatique a transformé, est encore en train de transformer notre rapport à l'imprimé ; mais cela ne veut pas dire que le langage et l'écrit, c'est à dire l'encodage d'informations dans des mots, conservés sur du papier ou sur un support électronique ne se pratique plus, ou qu'il soit sur le point de disparaître. Il faudrait cesser de penser en termes de oui/non : si cela apparaît, alors cela doit disparaître. Une société n'est pas un bloc monolithique : comme le sous-sol de la planète, elle est faite de strates "économico-psycho-techno-sociales". On peut envisager une pluralité des messages et des médiums, des signifiants et des signifiés.


Sylvie Denis


(1) J.P. Lion, "La Science-fiction sans futur", in KBN 4, mai 1992.

(2) Voir les romans de Karel Dekk ou Red Deff. On remarquera que ces parodies paraissent sous des pseudonymes. Karel Dekk, par exemple, est à la fois le personnage principal du roman où il apparaît et le pseudonyme d'n auteur qui a déjà publié au Fleuve en utilisant le même procédé mais dont on n'a — sauf erreur de ma part — jamais encore rien lu qui soit signé de son vrai nom. On assiste là à un bien curieux phénomène : la création, puis la dilatation d'un espace de fabulation dont on ne sait jusqu'où il ira…

(3) Voir Daniel Boorstin : Les Découvreurs, Laffont. La première partie sur ls conceptions cycliques du temps et leur évolution ; les pages 561 & 562 sur la "cassure" provoquée par le christianisme. Selon l'auteur, la naissance du Christ, sa vie et sa mort telles qu'eles sont décrites par les Évangiles sont le moyen "grâce auquel les chrétiens échappent aux cycles", et font entrer l'Occident dans un temps linéaire et historique. Inutile de souligner à quel point science-fiction et histoire sont liées : la science-fiction tente de décrire l'histoire de l'homme dans l'univers. Elle croit que l'histoire a un but : le futur, et un moteur : la science, au service de l'humanité.

Deuxième partie