Monster
de Naoki Urazawa
Japon : 1994-2001 - France : 2001-2005, Kana; 18 volumes
Nouvelle édition "de luxe" en cours, 9 volumes
Alors que paraît, en ce moment, une nouvelle édition de luxe de l'intégrale (en savoir plus), je viens juste de terminer la lecture de la série dans sa première édition française. J'ai mis le temps ! A noter que je ne suis pas trop fan du nouveau visuel de couverture, un peu tristoune, avec les cadres dorés; le visuel d'origine était bien plus connoté polar. C'est à travers 20th Century Boys que j'avais découvert l'oeuvre de Naoki Urasawa, alors que j'étais en pleine phase d'initiation au manga d'une manière générale, et j'en étais resté abasourdi, sous le choc d'une histoire aussi complexe et prenante. Puis vint Pluto, série en cours, et je commençais en parallèle, progressivement, la lecture de ce fameux Monster.
L'histoire
(Attention : ce qui suit est le résumé du premier tome.)
Mais derrière cette situation quasi idyllique, Tenma dissimule une personnalité hantée par le doute. Alors qu'il aurait dû prendre en charge un modeste artisan d'origine étrangère, arrivé aux urgences, il accorde la priorité à une personnalité médiatique arrivée juste après. Confié à un chirurgien moins doué, le travailleur immigré meurt. Tenma, lui, reçoit des félicitations publiques. Pour Eva et le directeur Heinemann, pas de problème : "chaque vie n'a pas le même prix". Tenma comprend que le renom et la situation financière de l'hôpital passent avant la vie des patients.
Puis tout bascule : quelques jours plus tard, le directeur Heinemann et deux autres cadres de l'hôpital sont retrouvés morts. Empoisonnés. Dans le même temps, le petit garçon se réveille, et s'enfuit de l'hôpital, avec sa soeur. La police soupçonne un assassinat politique : les parents adoptifs étaient des réfugiés d'Allemagne de l'Est. Mais l'enquête n'aboutit pas, et avec le temps l'affaire est abandonnée.
1995. Kenzo Tenma est devenu chirurgien en chef de l'Hôpital Mémorial Eisler. Il opère avec succès un cambrioleur, renversé par une voiture. Le commissaire Runge, de la police fédérale, révèle à Tenma que ce cambrioleur est impliqué dans une affaire de meurtres en série, dont le point de départ serait l'affaire des jumeaux, en 1986. Plusieurs couples ayant adopté des enfants originaires d'Allemagne de l'Est ont été retrouvés assassinés, les enfants ayant chaque fois disparu... Tenma fait le rapprochement, et devine que Johann, l'enfant qu'il a sauvé neuf ans plus tôt, est le monstre qui se cache derrière cette ténébreuse affaire... Mais selon le commissaire Runge, c'est Tenma lui-même qui est suspect numéro un.
Bouleversé par cette révélation, et poursuivi par la police, Tenma décide de retrouver Johann, pour le tuer... et pour prouver sa propre innocence.
Ce que j'en pense
- un personnage auquel je m'identifie, projeté par ses choix au coeur d'une affaire qui le dépasse ;
- un "méchant" charismatique, séduisant, et terrifiant à la fois ;
- une affaire aux multiples facettes, à la fois de enquête policière, thriller, et récit d'espionnage ;
- un background historique qui a pour moi une résonance particulière, étant originaire de RDA ;
- une galerie de personnages réalistes, attachants et complexes, dont les motivations différentes les font agir chacun selon des choix cohérents ;
- un suspense terrible, qui distille les révélations au compte-goutte, et réserve de nombreuses surprises et retournements de situation.
Je me suis aussi beaucoup amusé à relever de nombreux clins d'oeils, parfois explicites, parfois peut-être seulement dans mon esprit torturé, à des personnages de films, de séries ou d'autres mangas bien connus.
Kenzo Tenma : un hommage à Tezuka?
L'hommage est explicite avec la série Pluto, directement adaptée d'un épisode d'Astroboy ; mais le personnage de Kenzo Tenma m'est apparu comme un premier hommage explicite à Osamu Tezuka :
- c'est un chirurgien de génie, capable de réussir les opérations les plus délicates ;
- il place l'intérêt des patients au-dessus de toute considération de carrière, ce qui le met à l'écart d'une société matérialiste et égoïste - en cela, Kenzo Tenma est un successeur de Black Jack ;
- Il s'appelle Tenma, comme le savant mystérieux, "père" inventeur d'Astroboy.
D'une façon plus générale, je retrouve dans Monster de nombreux thèmes qui m'ont déjà intéressé dans les mangas de Tezuka : humanisme, pacifisme, antiracisme, non-violence, foi en la science vecteur de progrès, dénonciation de la corruption. La question de l'antiracisme n'est pas du tout secondaire dans Monster : Tenma est un étranger, et à plusieurs reprises il trouvera aide et compréhension auprès des communautés immigrées, notamment les turcs. En situant son histoire en Allemagne contemporaine, Naoki Urasawa place son intrigue dans un contexte politique et historique chargé, impliquant d'anciens services secrets de l'ex-RDA ou de la Tchécoslovaquie, mais aussi des mouvements nostalgiques du IIIème Reich. Je n'en dirai pas plus pour ne pas dévoiler le mystère, mais certains épisodes font directement écho à ce passé trouble.
L'influence des films et des séries policières
Cela dit, l'intrigue de Monster demeure avant tout policière, et m'a fait penser à la série américaine "le Fugitif" (et au film qui en est tiré). Le docteur Tenma renvoie en effet au docteur Kimble, accusé à tort de meurtre, et qui, pour prouver son innocence, se retrouve sous les feux croisés de la police et des vrais coupables. J'ai également pensé à "la Mort aux Trousses", et à "l'Homme qui en savait trop", deux films d'Alfred Hitchcock que j'adore.
Le rôle des enfants est également au centre de Monster. Il n'y a pas seulement les jumeaux. A tort ou à raison, je n'ai pas pu m'empêcher de penser à certains films fantastiques, où des enfants sont possédés par des esprits démoniaques, que ce soit "l'Exorciste", ou "le Village des Damnés", par exemple. Ou encore au livre d'Henry James, "le Tour d'Ecrou" (roman psychologique aux lisières du fantastique, où deux enfants orphelins sont sous l'emprise d'adultes maléfiques).
D'une façon générale, tous les personnages de Monster sont dotés d'une forte personnalité. J'ai juste un peu moins d'attachement au personnage d'Anna adulte. Ayant lu Monster après 20th Century Boys, je n'ai pu m'empêcher de la rapprocher de Kanna, la fille de Kenji Endo. Par rapport à son frère Johann, et même à Eva Heinemann, l'ex-fiancée de Tenma, je trouve qu'elle est trop "pure" et manque peut-être de profondeur. Mais je chipote : elle est quand même rudement jolie, et ses apparitions ont au moins le mérite d'apporter un peu de séduction à un univers extrêmement sombre.
Le dernier point qui m'a séduit, et que je souhaiterais évoquer, c'est le décor. L'Allemagne, puis la République Tchèque telles que les dessine Urazawa, apportent une dimension quasiment gothique à l'atmosphère déjà noire de Monster. Quartiers aux ruelles sombres, maisons anciennes aux escaliers qui grincent et aux portes mystérieusement closes, montagnes, châteaux, villas et villages sont autant de décors fortement connotés et propices à l'angoisse et au cauchemar. Prague est notamment un décor idéal pour faire travailler l'imagination.
C'est finalement à cause de cet ensemble d'ingrédients parfaitement dosés, qui m'ont toujours plu dans les romans et les films policiers, d'espionnage ou de fantastique, que j'ai adoré Monster. Sans parler des aspects qui m'ont évoqué mes propres origines (mais ça, c'est intime, alors chut). J'admire Urasawa comme un formidable conteur, et j'attends la suite (Pluto, et l'intriguant Billy Bat) avec impatience.
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