Kirkjubaejarklaustur de Vincent Tholomé (par Pierre Drogi)

Par Florence Trocmé

 
Kirkjubaejarklaustur
de Vincent Tholomé est un livre épatant. Poème ou récit ? poème et récit ? il avance là où ça flanche : le monde, la perception, la langue… et la possibilité de dire l’apocalypse ouatée, rampante et le monde déjà entamé de toutes parts. 
 
Monde, perception, langue… : tout en effet se trouve concerné et englué, pensée comprise, dans un phénomène de délitement que le livre nous donne à vivre, à expérimenter, à reconnaître, à lire. Ce « phénomène » n’est de toute évidence autre que notre existence-même, plongée dans un monde où la pensée, attaquée comme par un acide, ne peut plus rattraper ce qui, vertigineusement, est en perte. 
Ou encore : ce phénomène est le « monde «  lui-même en tant qu’il nous échappe, qu’il s’autodétruit, rétrécit et nous rétrécit à mesure. À la fois collectivement, comme devenir d’une problématique humanité - partagée dans le livre entre « nous « , les autochtones ? et « eux », les étrangers, tous appelés Sven - et comme individus, ceux-ci se révélant incapables d’affirmer autrement que grotesquement, à vide, une pseudo-singularité ou une singularité devenue non-manifeste ou non-manifestable. 
Ainsi, par exemple, le personnage principal de ce qui se donne comme une parodie de Saga (le texte est significativement sous-titré « sag ga ») ne peut-il être identifié, comme dans les Sagas véritables, que par un attribut extérieur : en l’occurrence sa capacité hors norme, longuement célébrée par le narrateur, à préparer du saumon selon une recette qualifiée d’inimitable. « La Saga de Gunnar-au-saumon », tel pourrait être l’autre titre de cette épopée du quotidien, si l’enjeu n’était que de parodier un genre littéraire… 
Le narrateur évoqué à l’instant n’a pas lui-même d’identité bien arrêtée, parle la plupart du temps au nom d’un collectif, voire semble être accompagné d’un chœur, d’un halo de voix destiné à justifier, en le commentant, le cours du récit et des « événements » qui nous sont proposés. On adopte même, à un moment, le point de vue des « olafs », version « islandaise » de nos piafs « à nous ». 
Quelqu’un en tous cas tient à raconter, à ponctuer d’interventions personnelles aussi (et critiques ou réflexives), la trame défaite d’une histoire, d’un dit - et à le dire.  
 
Le plus méritoire, dans tout cela, c’est que c’est de la fiction et que ce n’en est pas : Vincent Tholomé nous donne littéralement (c’est-à-dire à la lettre !) à percevoir, à travers les maladresses du narrateur - et en l’aggravant à peine - ce que nous vivons au quotidien, « notre » monde, uniformisé, globalisé sous les espèces ici de l’Islande. 
Car les moyens qui permettraient de saisir et, qui sait ? d’inverser le processus de dissolution qui fait le sujet (ou l’objet ?) du livre, sont eux-mêmes affectés et pris dans la perte : la langue, surtout - une sorte de globish, de néo-français pour cas d’urgence ou de survie, un kit de langue (pour manifester que de l’humain se manifeste encore) - paraît incapable d’assurer des distinctions autres que schématiques et inopérantes, et tente de dire ce qu’elle ne peut plus déjà nommer ou saisir, dans un savoureux décalage. 
Procédant un peu comme Georges Pérec, lorsque ce dernier s’ôte, dans La Disparition, toute possibilité de nommer ou de désigner ce qui manque en s’ôtant par avance l’usage de la lettre e, Vincent Tholomé affecte dès le départ la langue, par quoi doit se dire le récit, du même délitement qui affecte le monde. Il la saisit à un point où déjà la syntaxe, l’articulation, la distinction chère à Socrate et aux philosophes n’agit plus : magma, bouillie où, comme chez Beckett encore, on continue à parler sans s’apercevoir que l’homme lui-même, à mesure, « rétrécit ». 
L’apocalypse est ainsi transportée aussi dans la langue, en somme ; l’apocalypse, comme les célèbres vitrines de nos rues, « est en cours » et se manifeste à nous, lecteurs, dans la distance de la lecture, aussi (avant toute thématisation) par cet usage altéré de la langue. 
Et ce qui, dans le projet pérecien, semblait pouvoir encore être localisé (une faille, une pièce manquante, une fuite de gaz dans l’être), se trouve ici transposé à un phénomène bien plus préoccupant par son ampleur : sorte d’affaissement mou, général et conjoint de la pensée, de la langue et du monde… 
 
On part donc d’un point très bas où même la possibilité de dire est affectée et cela se voit dès les premières pages. 
La langue : hachée, défaite. Pleine de trous. 
Première surprise : pauvreté, uniformité apparente, lecture analphabète ; on bute, on se dit que ça n’est pas possible : une langue pareille, le français du futur, ou un retour vers ce qu’on imagine, dans les mauvais films, être la néanderthalinité ?… Il faut s’habituer, s’adapter. 
Passé le premier cahot (chaos), syntaxe en quenouille, un charme agit. Quelque chose de « poétique » se produit, du sein même du magma, du chaos, de la perte. Ce qu’on dit est affecté d’un coefficient inhabituel, maximal, de persistance auditive, rétinienne, mémorielle : faites-en l’expérience, interrompez la lecture, vous y reviendrez et le souvenir de ce que vous avez lu (parce qu’expérimental au sens le plus profond du terme) vous accompagne par-delà les pauses, par-delà les limites des pages - mieux, vous fait percevoir un étrange silence de coton, silence ouaté qui sert de fond à l’expérience ! Ce n’est pas un mince mérite pour un livre ! 
Le décor ? Un quotidien en pièces, en train de se déliter. Globalisation du rien, dont des pans entiers se dérobent à mesure, approche du néant, de la dissolution presque sans douleur. Immense anesthésie - la couleur tombée du ciel en version neigeuse étouffée, qu’on l’explore en quatre-quatre ou à pied. L’inventaire est vite fait de ce qui est évoqué ou décrit : c’est « l’Islande », le titre le dit, et c’est n’importe où, une Islande où le drugstore a remplacé l’église comme point de repère et où la couleur des maisons signale seule une exception à l’uniformité. D’ailleurs tout le monde s’y appelle « pareil » et la plupart du temps n’est identifiable que par sa fonction. 
 
L’enjeu du livre semble, d’ailleurs, précisément, de refonder, depuis le trou noir d’un effondrement général, les conditions qui permettraient d’établir sur des critères qui ne seraient plus seulement de langue mais valides au-delà, une nouvelle façon de distinguer, une nouvelle singularité, “ vraie ” celle-là. Et aussi, puisqu’un frisson métaphysique parcourt toute la fin, de refonder (ou de sauver ?) une humanité. 
Au cœur du processus où tout repère est pris et remis en cause, s’inscrit, courageuse mais narquoise, la tentative, dépourvue de ses moyens habituels puisque ceux-ci mêmes sont déficients, de lutter contre la dissolution. Là donc où tout fout le camp, l’identité, la langue, le sol… et avec eux la capacité de nommer, d’identifier, que reste-t-il sinon la résistance infime, pitoyable en un certain sens, touchante et humaine, de celui qui tente encore de nous le communiquer, collectivement et singulièrement, avec les mots qui restent - de nous le faire percevoir, de nous le dire, de nous l’adresser. C’est drôle, c’est effrayant, c’est vrai… 
 
Kirkjubaejarklaustur ? Le monde, en somme, comme si vous y étiez… 
 
 
Pierre Drogi 
Vincent Tholomé, Kirkjubaejarklaustur, Le clou dans le fer, Reims, 2009  
 
On peut lire un extrait de ce livre sur le site remue.net