Théâtre de l’été, « l’expulsion » des Roms a fait causer le marigot politique. Il faut dire que la gauche se sent déjà à l’Elysée, ragaillardie aux différents scandales allant de la fraude fiscale Bettencourt au feuilleton pour le fric Banier/Meyers, avec soupçons de favoritisme de la part d’un ministre des Finances en même temps trésorier de l’UMP… Le sac d’un commissariat de police par des gens du voyage – malheureusement citoyens français – a empêché le ministre boutefeux comme son Président avide des voix Le Pen, à orchestrer un ramdam médiatique autour de ces étrangers-illégaux-qui-occupent-sans-droits-des-espaces-publics et portent atteinte au vivre ensemble.
Foin donc des « grands principes » et autres leçons de vertu par ceux qui sont confortablement installés - ailleurs que là où vont les Roms, ne connaissent rien de leur incivilité possible ni, surtout, de leur misère réelle. Reste que, si le problème est une réalité, son traitement théâtral et médiatique pour se faire mousser à bon compte est humainement indéfendable et politiquement mauvais.
Si les Français sont pour qu’on respecte la loi, ils ne sont pas pour des méthodes inhumaines, ni pour un flicage permanent. Le contrat social français tient en quelques mots : le droit plutôt que l’arbitraire, l’égalité de tous devant la loi, la dignité laïque et républicaine.
Il y a donc deux manières d’incarner la France aujourd’hui : les grands principes ou le pragmatisme des cas particuliers, la Cité abstraite ou la personne humaine concrète – en bref l’Antigone de Sophocle ou celle d’Anouilh.
Sophocle, dans la lignée platonicienne, mettait en scène deux êtres d’un seul bloc, de caractère et de conceptions en totale opposition. Créon était l’homme d’Etat, la Cité incarnée ; Antigone était la sœur, la personne humaine, individuelle et familiale. Chacun d’eux obéissait à des lois supérieures, mais elles n’étaient pas semblables. Alors que Créon plaçait au-dessus de lui les lois de la Cité, Antigone vénérait les lois « non écrites » du sang et du clan. Chacun, enfermé dans son fief mental, refusait d’en sortir. Tous deux avaient raison, mais ne pouvaient se comprendre, donc envisager le point de vue de l’autre et trouver un compromis.
Anouilh a fait de Créon une personne. Bien sûr, il reste homme d’Etat ; bien sûr, il obéit aux mêmes loi supérieures de la Cité. Mais il prend une autre dimension que chez Sophocle : il devient double. Il est à la fois le personnage et la personne, le chef de la Cité et l’oncle d’Antigone. Dès ce moment la compréhension mutuelle devient possible. Créon ne cherche plus chez Antigone un miroir de lui-même, l’image rigide du Citoyen de principe. Créon ne s’aveugle plus comme chez Sophocle, avec Anouilh il devient lucide. Ayant compris Antigone, Créon se déchire entre la personne et le personnage, le devoir et le cœur, la loi de la Cité et les obligations du clan. Le chef de la Cité l’emportera sur l’oncle, le collectif sur l’individu. Créon comprend Antigone, mais il ne l’excuse pas : la loi sera appliquée, mais avec lucidité et humanité.
Antigone et les Roms, même combat. On attend de nos politiciens qu’ils passent du drapé intégriste à la Sophocle aux réalités humaines d’Anouilh. Le résultat concret sera le même (l’application de la loi), mais le théâtre médiatique en sera bien plus juste !