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Il faut toucher le fond, amie,
Connaître la vase et les récifs,
Et, loin, par-dessus la tête,
L’eau glauque et les algues visqueuses.
*
Il faut savoir se confondre avec les épaves,
Avoir connu la honte d’avoir trop bu,
De ne voir du monde qu’une bouillie infâme
Vague brume éloignant les regards affolés
D’êtres fantomatiques et absurdes.
*
Il faut avoir bu jusqu’à la lie,
La boisson fangeuse
Et la cigüe de l’errance,
Ne plus rien savoir de cette pluie
Qui s’acharne sur des épaules voûtées.
*
Non qu’il faille jeter la pierre,
Aux heureux bénéficiaires de la loterie sonnante et trébuchante.
Non qu’il faille vouer aux gémonies,
Le bonheur arrogant des itinéraires sans faille.
*
Il faut seulement avoir connu misère et indigence,
Pour en comprendre les fils noués, les vrilles plantées au cœur même.
Il faut avoir vécu, un pied au dessus du vide,
Pour savoir ce côtoiement quotidien d’une mort certaine.
Nul ne sait le bruit que fait la lente fermeture dans la poitrine,
S’il ne l’a vécu en ses tripes étalées sous les armes de l’ignorance.
*
Alors
*
Nul besoin de ces mots d’excuse, amie,
Lorsque tes larmes libérées coulent avec ton rimmel.
Le fleuve vaut mieux que la terre craquelée.
La source est souriante entre les rochers.
*
Il faut avoir connu les affres de ne rien savoir du lendemain,
Le billet de banque élastique qu’on apprend à faire durer,
Le quignon de pain dur, lentement rongé pour tromper la faim.
Il faut savoir le gouffre ouvert sous les pieds de précarité,
L’angoisse d’ouvrir les yeux sur un jour dont nul ne sait la teneur.
Il faut connaître la peur au ventre d’être encore battu(e), méprisé(e).
La trouille de répondre aux calomnies des bien pensants,
Toujours prompt à la parole doucereuse,
Qui maquille bien mal le fiel et l’arrogance.
*
C’est un jour ordinaire
De paroles balbutiées
Aux oreilles murées
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Manosque, 25 mars 2010
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