Implosion

Publié le 04 novembre 2009 par Doudonleblog

Le premier coup de masse qu’il donna fit sauter un éclat de pierre gros comme une noix. Il s’enhardit pour le second et frappa plus fort. Déjà, il se sentait mieux. Quelque chose à cogner. Quelque chose à casser. Il  leva une troisième fois son outil et sentit son épaule droite se détendre. La lourde tête métallique s’abattit sur la statue, arrachant un gros morceau du crâne. Le bruit d’explosion le ravit. Il modifia son geste pour atteindre le visage à l’horizontal et tenter une décapitation. Ses hanches pivotèrent, sa taille tourna et ses bras décrivirent un demi-cercle devant lui. Le mouvement lui donna la sensation d’un pas de danse au ralenti et le choc final, pour lequel il accentua l’effort, le fit grogner de plaisir.

La tête du saint monta quelques secondes dans les airs et, grotesque, roula sur l’herbe comme une pomme trop mûre. Aussitôt, il abandonna la masse pour se saisir d’un marteau et s’acharna sur ce fragment tombé à terre. Une mèche bouclée de cheveux, une arcade sourcilière, un coin de lèvre…Le visage de pierre répondait docilement à la colère de son bourreau  et s’éparpillait en lamentables petits bouts de chair colorés. La masse reprit son travail de destruction. Et, cette fois, se déchaîna. Les coups devenaient brefs et violents. Le drapé, sur les épaules du personnage, n’était plus qu’un amas de cailloux à ses pieds. Les plis de la tunique rouge étoilée d’argent se cassaient les uns après les autres. La crosse dorée s’abattit sur le sol, encore entière, mais l’homme, d’un coup de pied, l’envoya au loin. Elle éclata sur l’escalier tout proche. La main qui, l’instant d’avant, la tenait respectueusement, gisait sur le sol, mutilée. Les doigts étaient de la charpie.

Le tortionnaire souriait. Une brume de poussière de pierre flottait autour de lui. L’écho des chocs résonnait entre les murs de la cour. Le religieux, décapité, amputé des deux bras, dévêtu d’une partie de sa tunique, attendait le bon vouloir de son bourreau, le corps à moitié éventré. Un œil bleu, à la petite pupille noire, peint sur l’un des débris effrités qui jonchaient l’herbe, fixait inutilement l’horizon. La torture cessa un  instant. L’homme reprenait son souffle. Il sentait sa hargne moins dévastatrice que tout à l’heure. Mais il empoigna à nouveau avec délice l’engin de mort et l’envoya brutalement sur la pierre. Curieusement, aucun morceau ne tomba. Mais une fente apparut. Un bloc se détacha. Un deuxième coup de masse dégagea un autre bloc. Tout le bas du corps s’ouvrait comme s’il perdait une carapace. Une simple secousse suffit à faire s’écrouler les deux  coques qui se brisèrent par terre. Le saint était mort. En miette aux pieds de l’homme.

Celui-ci enrageait d’avoir déjà perdu son souffre-douleur. Il regardait autour de lui, haletant comme un fauve. Sa rage grondait encore en lui. Besoin de frapper. Besoin de détruire. Il allait s’emparer du marteau pour fracasser les grosses coquilles de pierre qui gisaient, démantelées, des deux côtés de la statue assassinée…

Quand soudain, il la vit.

Une seconde sculpture.

La statue brisée en avait révélé une autre. Plus petite. Logée à l’intérieur de la première. L’homme s’accroupit et, d’une main calme, enleva les quelques pièces de l’ancienne sculpture qui s’accrochaient encore à la partie inférieure. Il balaya doucement, avec les doigts, les débris autour de l’œuvre qu’il venait de mettre à jour. Toute agressivité de sa part s’était évanouie. Il se releva et fit quelques pas en arrière. La cour lui parut immense. Comme écartelée de tous les côtés. Déformée par l’angle de prise de vue. Il semblait lui-même avoir grandi. Etait-ce ainsi que le voyait la sculpture qui venait d’émerger ? Eblouie par la brutale lumière du jour ? Ecrasée par ce large monde qui soudain s’offrait à elle ?

Il s’accroupit à nouveau, mais, impressionné, n’osait ni s’approcher ni la toucher. Il dégagea son front des mèches humides de sueur et pensa qu’il devait avoir l’air minable avec sa barbe de huit jours et ses yeux encore injectés de sang. Il s’assit sur un coin de pelouse, évitant les gestes brusques comme s’il ne voulait pas l’effrayer.

Elle semblait avoir été façonnée tout récemment. Ses lignes douces s’arrondissaient dans l’espace et ses courbes donnaient l’impression de se déformer dès qu’on la regardait trop longuement. Elle était corps de femme. Même si les volumes n’étaient  qu’abstraction. L’homme n’aurait su dire de quel élément elle était faite. A priori, de terre glaise. Pas encore passée à la cuisson. Mais elle était si claire. Si marbrée, aussi. On aurait pu pensé à une pierre polie et vernie… Intimidé, il se décida à tendre le bras et à l’effleurer de la paume. La matière l’étonna. Tiède, ferme, sans dureté. Lisse, mais comme duveteuse. Non, il ne s’agissait pas de peau. Il en avait douté un moment. Mais, non, décidément, il n’y avait pas de vie là-dedans. Du moins aucune vie telle qu’il la connaissait. Il aventura davantage sa main et osa caresser les formes harmonieuses de la sculpture. Elles étaient si simples. Sans détour. Et pourtant si parfaites.

Il se leva, poussa du pied les quelques restes ruinés du vieux saint et, résolument, se baissa pour saisir la nouvelle venue. Il fallait lui offrir une place digne de sa beauté. Son poids l’étonna. Elle était lourde. Ce qui confirma son idée d’une œuvre en pierre. Le dit de se rassurer, sans doute. Dans ses bras, il eut l’impression qu’elle se blottissait, confiante. La sculpture s’apprivoisait. Et l’homme s’apaisait.