Motown n’a pas surpassé les Beatles en ventes, mais les deux géants ont marqué les années 1960 à leur manière. Les Beatles ont conquis la planète avec leurs albums, tandis que Motown a imposé la soul music et une culture afro-américaine universelle.
Dans l’histoire de la musique populaire du XXe siècle, rares sont les noms qui suscitent une telle révérence que The Beatles et Motown. L’un est un groupe de quatre garçons venus de Liverpool qui a révolutionné la musique rock et la culture populaire mondiale. L’autre, un label indépendant fondé à Detroit par Berry Gordy, devenu en quelques années une usine à tubes et une véritable institution de la musique afro-américaine. Si leurs trajectoires furent parallèles et parfois entrelacées, la question qui surgit souvent dans les débats passionnés est simple, mais brûlante : Motown a-t-elle surpassé les Beatles en termes de ventes ?
La réponse sèche serait non. Mais la vérité, comme souvent dans l’histoire de la musique, est plus nuancée, plus riche, plus humaine.
Sommaire
- L’explosion parallèle de deux phénomènes culturels
- Quand les Beatles chantaient Motown
- Des chiffres et des territoires
- Motown, usine à tubes et tremplin d’émancipation
- Deux visions complémentaires de la musique populaire
- Héritages croisés
L’explosion parallèle de deux phénomènes culturels
L’effervescence des années 1960 n’a pas été qu’un caprice de jeunesse. C’était une véritable mutation sociale, politique et culturelle, nourrie par la montée des baby-boomers, l’émergence d’une contre-culture, les luttes pour les droits civiques, et une jeunesse avide de s’affirmer. Dans ce contexte bouillonnant, deux forces musicales dominèrent les ondes et les classements : The Beatles et Motown Records.
Les Beatles, actifs de 1960 à 1970, alignèrent douze albums studio officiels, chacun devenant un événement mondial. Le groupe passa d’une pop juvénile aux accents rock à une musique expérimentale, psychédélique, parfois mystique, toujours novatrice. Leurs ventes ? Colossales. Selon les estimations les plus fiables, entre 500 et 600 millions d’albums vendus à travers le monde. Un record historique.
Motown, de son côté, n’était pas un groupe, mais un empire. Berry Gordy, son fondateur, avait compris que l’Amérique — et bientôt le monde — avait besoin d’une bande-son à sa modernité. Il l’a fournie avec une redoutable efficacité. De 1959 à la fin des années 1960, Motown a enchaîné les tubes grâce à des artistes tels que Marvin Gaye, The Supremes, The Temptations, Stevie Wonder, Smokey Robinson, Gladys Knight & the Pips, The Four Tops, Martha and the Vandellas… et la liste est encore longue.
En termes de chiffres, si Motown n’a pas égalé les Beatles en ventes pures, elle a cependant accompli quelque chose d’encore plus remarquable : elle a imposé une culture. Elle a mis la soul music sur les platines des foyers blancs. Elle a offert aux jeunes Afro-Américains une fierté musicale nationale. Elle a transformé la douleur de l’injustice en mélodies universelles.
Quand les Beatles chantaient Motown
Ce que beaucoup ignorent, c’est que les Beatles ne furent pas seulement les contemporains de Motown : ils en furent aussi des admirateurs fervents. Enregistré en 1963, With the Beatles, leur deuxième album, est une véritable lettre d’amour au label de Detroit. On y trouve trois reprises de morceaux issus du catalogue Motown : « Please Mr. Postman » des Marvelettes, « You Really Got a Hold on Me » de Smokey Robinson & The Miracles, et « Money (That’s What I Want) » de Barrett Strong.
Ces choix ne sont pas anodins. Ils témoignent du profond respect des Beatles pour la scène soul américaine. John Lennon et Paul McCartney avaient d’ailleurs souvent cité Smokey Robinson parmi leurs influences majeures. George Harrison, quant à lui, vouait un culte discret à Marvin Gaye. Même Ringo Starr, souvent perçu comme le plus discret du quatuor, parlait avec affection de la rythmique et de l’énergie brute des productions Motown.
Ces reprises, enregistrées au cœur même de la Beatlemania naissante, furent pour des millions de jeunes Britanniques et Européens leur premier contact avec la musique noire américaine. Les Beatles ont ainsi, involontairement mais puissamment, été un vecteur d’internationalisation de l’univers Motown.
Des chiffres et des territoires
Alors, pourquoi Motown n’a-t-elle pas surpassé les Beatles ? La réponse est en partie géographique. Si Motown a connu un immense succès aux États-Unis, notamment entre 1960 et 1969, où le label plaça pas moins de 79 titres dans le top 10 du Billboard, son rayonnement à l’international fut initialement plus limité.
En Europe, et particulièrement au Royaume-Uni, le label peina à trouver une distribution efficace dans les premières années. Les Beatles, en revanche, bénéficiaient de l’appui massif d’EMI/Parlophone, d’une stratégie marketing audacieuse et d’un engouement médiatique rarement vu auparavant. Ils étaient non seulement un phénomène musical, mais également une affaire d’État culturelle, une vitrine du soft power britannique.
En matière de ventes, ce déséquilibre se traduit ainsi : là où les Beatles vendaient des millions d’albums à travers les cinq continents, Motown écoulait principalement des singles, destinés au marché américain. Le format album n’était d’ailleurs pas, dans les premières années, la priorité du label de Berry Gordy, qui misait tout sur les hits radios et les 45 tours.
Motown, usine à tubes et tremplin d’émancipation
Ce serait pourtant une grave erreur de mesurer l’impact de Motown à l’aune de ses seuls chiffres. Ce que Berry Gordy a accompli dépasse les courbes de ventes. Il a su créer une esthétique sonore — le « Motown Sound » — immédiatement reconnaissable : des lignes de basse hypnotiques, des arrangements de cuivres percutants, des chœurs angéliques, et une batterie métronomique, souvent signée Benny Benjamin ou Uriel Jones, membres de la mythique formation maison The Funk Brothers.
Cette usine à tubes n’était pas qu’une machine : c’était une école. Les artistes y apprenaient le chant, la danse, l’élégance scénique, le savoir-être médiatique. Motown forgeait des stars avec une rigueur presque militaire, mais toujours dans une optique d’excellence.
Et puis, Motown fut une arme politique. À une époque où l’Amérique était secouée par les violences raciales, voir des artistes noirs dominer les ondes et vendre des millions de disques était un acte profondément subversif. Quand Diana Ross ou Marvin Gaye apparaissaient à la télévision, c’était un pan de l’Amérique qui se reflétait enfin.
Deux visions complémentaires de la musique populaire
On aurait tort d’opposer Motown aux Beatles. Les deux ont nourri la même époque, chacun à leur manière. L’un par une alchimie de génie entre quatre musiciens et un producteur visionnaire, George Martin. L’autre par une constellation de talents, une stratégie commerciale fine et une volonté farouche d’émancipation.
Les Beatles ont sans doute vendu plus. Ils sont d’ailleurs souvent cités comme les artistes les plus vendeurs de tous les temps. Mais Motown a offert une bande-son à une génération, à un mouvement, à une lutte. Elle a apporté à la musique populaire une sensualité, une spiritualité, une sincérité qu’aucune autre maison de disques n’a su reproduire avec autant de constance.
En cela, le duel entre Motown et les Beatles n’a jamais eu lieu. Ils n’étaient pas rivaux, mais complices dans la plus belle aventure de la musique moderne.
Héritages croisés
Aujourd’hui encore, les artistes contemporains continuent de puiser dans ces deux sources d’inspiration. Le rock indépendant cite Lennon et McCartney. Le hip-hop et la neo-soul samplent Marvin Gaye et les Supremes. Stevie Wonder est une institution vivante. Paul McCartney remplit les stades.
Leurs musiques coexistent dans les playlists comme elles coexistaient dans les cœurs des jeunes des années 1960. On pouvait aimer « She Loves You » et danser sur « Dancing in the Street » dans la même soirée. Et ce fut peut-être cela, le vrai miracle de cette décennie : avoir permis, par-delà les frontières, les couleurs, les styles, une communion musicale sans précédent.
Alors, Motown n’a pas vendu plus que les Beatles. Mais elle a conquis les âmes. Et c’est peut-être la plus belle des victoires.
