Derrière la beauté mélancolique d’Eleanor Rigby se cache une tension méconnue entre Lennon et McCartney. Dispute d’ego, souvenirs divergents, et collaboration fragmentée entourent la création de ce chef-d’œuvre intemporel.
Par-delà les harmonies et les mélodies légendaires des Beatles, il existe une autre histoire, plus intime, plus humaine, faite de fiertés froissées, d’ambitions artistiques contrariées et de rivalités sourdes. Au cœur de cette dynamique se trouve l’un des morceaux les plus poignants du répertoire du groupe : Eleanor Rigby. Derrière ses cordes funèbres et ses paroles sombres se cache une genèse complexe, tiraillée entre l’ego de deux génies, John Lennon et Paul McCartney.
Sommaire
- Un affront en coulisses
- L’ombre portée du « Beatle littéraire »
- Les voix du silence
- Qui a vraiment écrit Eleanor Rigby ?
- Une tension créative au service de l’histoire
- Un legs immortel
Un dîner, une chanson, un malaise
À l’origine, Eleanor Rigby est l’œuvre d’un Paul McCartney en pleine effervescence créative. Il écrit seul la première strophe, cette ouverture qui évoque une vieille fille solitaire « picking up the rice in the church where a wedding has been ». Mais McCartney, en quête d’un dénouement dramatique à cette mini-tragédie urbaine, suspend son inspiration. L’idée germe, mais la fleur tarde à éclore.
C’est au cours d’un dîner informel chez John Lennon et Cynthia, son épouse de l’époque, que Paul, fidèle à ses habitudes de composition collaborative, soumet la chanson à la sagacité de leurs invités. Parmi eux, Pete Shotton, un ami d’enfance de John. C’est lui qui propose que l’histoire prenne une tournure funèbre : Eleanor mourrait, et le Père McKenzie — ce prêtre également évoqué dans la chanson — se chargerait de l’enterrement. Lennon rejette aussitôt cette suggestion. « Je ne crois pas que tu comprennes ce qu’on essaie de faire, Pete », tranche-t-il, manifestement agacé.
Mais cette version ne dit pas tout. Car dans les mémoires des principaux intéressés, le souvenir de cette soirée diffère.
Un affront en coulisses
Selon l’écrivain Ian Leslie, John Lennon aurait ressenti bien plus qu’un simple désaccord esthétique ce soir-là. Il se serait senti profondément blessé, insulté même, par l’attitude de Paul McCartney. Dans un témoignage livré en 1980, Lennon revient sur cette soirée : « Il ne voulait plus me demander directement de l’aide, alors il a dit à tout le monde : “Allez les gars, aidez-moi à finir les paroles”. On était là avec Mal Evans [le road manager] et Neil Aspinall [assistant du groupe], et franchement, j’étais blessé qu’il lance ça comme un appel d’offres général. »
Pour un Lennon qui se vivait encore comme le véritable poète du groupe, cette manière de faire sonnait comme une mise à l’écart déguisée. Paul, en quête de spontanéité et d’idées fraîches, pensait peut-être bien faire. Mais pour John, cette sollicitation tous azimuts revenait à nier sa place de co-auteur légitime, voire son statut d’égal artistique.
L’ombre portée du « Beatle littéraire »
À l’époque, Lennon se bat contre ses propres insécurités. Il voit McCartney s’affirmer comme le principal artisan des expérimentations formelles du groupe, des lignes mélodiques complexes, des orchestrations baroques et des récits en miniature. Eleanor Rigby cristallise tout cela. La chanson sera encensée dès sa sortie en 1966 comme un chef-d’œuvre lyrique et narratif. Un micro-drame baigné de cordes, sans guitare ni batterie, qui tranche avec l’univers rock des débuts.
Alors que la critique acclame la qualité littéraire des paroles, John, piqué au vif, tente de rééquilibrer les choses. Il déclare à plusieurs reprises que « le premier couplet est de Paul, mais le reste, c’est surtout moi ». McCartney, de son côté, concède une participation de Lennon à hauteur de « vingt pour cent ». Le flou persiste. Chacun campe sur sa version, et les biographes s’arrachent les cheveux depuis des décennies.
Ce flou est révélateur. Il témoigne non seulement d’un travail de mémoire sélective, mais aussi des tensions identitaires au sein du duo Lennon-McCartney. Le premier, en retrait médiatique au tournant des années 1980, veut réaffirmer sa stature de poète et d’auteur à part entière. Le second, toujours en pleine lumière, gère avec diplomatie l’héritage des Beatles.
Les voix du silence
L’ironie, c’est que cette querelle d’auteurs se joue autour d’un personnage imaginaire voué à l’oubli : Eleanor Rigby. Une femme seule, invisible, mourant sans qu’aucun proche n’assiste à ses funérailles. Le Père McKenzie, tout aussi isolé, récite son sermon sans auditoire. Une solitude en miroir, servie par une orchestration de cordes poignante, portée par le génie de George Martin.
En racontant la vie (et la mort) de ces deux anonymes, les Beatles signent l’une des plus belles méditations pop sur la vacuité du quotidien et l’incommunicabilité humaine. Et pourtant, derrière cette compassion pour les êtres oubliés se jouait une autre solitude : celle de deux artistes, jadis inséparables, désormais incapables de se rejoindre pleinement.
Qui a vraiment écrit Eleanor Rigby ?
La querelle ne se limite pas à une anecdote. Elle renvoie à une question plus vaste, qui hante l’histoire des Beatles : comment départager les mérites au sein du tandem Lennon/McCartney ? Et surtout, faut-il même le faire ?
Ian MacDonald, dans son ouvrage de référence Revolution in the Head, penche pour une quasi-omniprésence de McCartney dans la genèse de Eleanor Rigby. Il rappelle que la chanson s’inscrit dans la lignée d’autres compositions narratives de Paul, comme For No One ou She’s Leaving Home. Lennon, lui, n’a jamais vraiment exploré cette veine-là, préférant les fulgurances surréalistes (I Am the Walrus) ou les confessions crues (Help!, Yer Blues).
Et pourtant, McCartney a souvent reconnu que John, par sa personnalité, ses tournures de phrase, son goût de la concision, avait influencé l’écriture. Ce que confirme Pete Shotton, qui relativise son propre rôle : « Mon apport ? Virtuellement nul. »
Ce débat d’attribution, que l’on retrouve aussi à propos de In My Life — une autre chanson dont Lennon revendique les paroles et McCartney la musique — est révélateur d’un duo qui, bien qu’inséparable dans la postérité, fonctionnait souvent en parallèle. Deux créateurs d’exception, tour à tour complices, rivaux, et parfois concurrents.
Une tension créative au service de l’histoire
L’histoire de Eleanor Rigby n’est pas seulement celle d’une dispute d’ego. C’est aussi celle d’une alchimie particulière, née d’une tension permanente. Ce que Lennon vivait comme un affront — être sollicité parmi d’autres pour écrire des vers — est peut-être aussi ce qui a permis à McCartney d’ouvrir sa création à des influences inattendues, y compris celle, indirecte, de Pete Shotton.
À la fin, le morceau appartient au mythe. Comme souvent chez les Beatles, les tensions internes ont produit de l’or. Si Eleanor Rigby reste aujourd’hui l’un des titres les plus admirés du groupe, c’est précisément parce qu’il transcende ces divisions. Il en émane une forme d’universalité poignante, rendue possible par la somme — ou la confrontation — de sensibilités aussi riches que divergentes.
Un legs immortel
Lennon ne verra jamais l’impact durable de Eleanor Rigby. Assassiné en 1980, il laisse derrière lui un corpus de chansons bouleversantes, souvent plus introspectives que celles de Paul. Mais cette œuvre qu’il a partiellement contribué à bâtir continue de résonner avec une intensité rare.
Quant à McCartney, il continue de porter le flambeau. À chaque interview, il nuance, complète, parfois rectifie les souvenirs de son ancien partenaire. Il rend hommage, parfois avec une pointe d’irritation contenue, mais toujours avec respect.
Le débat sur la paternité exacte de la chanson ne sera sans doute jamais tranché. Mais ce qui importe, au fond, c’est que Eleanor Rigby existe. Elle est là, témoin d’un moment suspendu où les Beatles ont cessé d’être simplement un groupe pop pour devenir les chroniqueurs mélancoliques de la condition humaine.
Et peut-être est-ce cela, le plus beau des paradoxes : qu’au cœur même d’un désaccord entre deux hommes, ait pu naître l’une des œuvres les plus unanimement saluées de la musique populaire.
