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Le monde du bout du monde

Publié le 16 avril 2025 par Adtraviata
monde bout

Quatrième de couverture :

Un garçon de seize ans lit Moby Dick et part chasser la baleine. Un baleinier industriel japonais fait un étrange naufrage à l’extrême sud de la Patagonie. Un journaliste chilien exilé à Hambourg mène l’enquête et ce retour sur les lieux de son adolescence lui fait rencontrer des amoureux de l’Antarctique et de ses paysages sauvages. Il nous entraîne derrière l’inoubliable capitaine Nilssen, fils d’un marin danois et d’une Indienne Ona, parmi les récifs du cap Horn, sur une mer hantée par les légendes des pirates et des Indiens disparus, vers des baleines redevenues mythiques.

Pour ce rendez-vous en hommage à Luis Sepulveda décédé il y a cinq ans du covid, j’ai choisi ce roman publié dans le volume Raconter c’est résister qui regroupe quatre romans de l’auteur.

Si j’en crois la biographie de Luis Sepulveda sur le site de son éditeur, le roman a sans doute des accents autobiographiques : l’auteur connaît très bien l’Amérique du Sud et particulièrement la Patagonie (à luire : Dernières nouvelles du Sud, livre écrit avec le photographe Daniel Mordzinski), il a vécu avec des Indiens après son exil, il a ensuite vécu à Hambourg où il a milité pour Greenpeace. Le narrateur du présent roman est journaliste et milite lui aussi avec Greenpeace. Quand on fait appel à lui pour qu’il retourne au Chili où il n’a pas mis les pieds depuis de longues années, il se souvient d’abord des « vacances » qu’il a passées, adolescent de seize ans, sur un bateau qui chassait la baleine uniquement pour des besoins alimentaires, une chasse tout à fait raisonnée et respectueuse, dans la mesure du possible. Il n’a guère envie de revenir au Chili mais une jeune lanceuse d’alerte, qui a renseigné l’association sur un navire japonais, un baleinier pas dut tout respectueux, lui, a été blessée dans un soi-disant accident et quelqu’un doit aller la chercher pour la protéger. C’est donc lui qui part et qui rencontre le capitaine Nilssen, pour également tenter de stopper ce baleinier fantôme (le bateau a soi-disant été enregistré à la casse mais il n’en est rien).

Ce roman nous offre une évasion en Patagonie, là où la nature met à mal les organismes humains et les bateaux : chenaux étroits truffés de récifs, cordillères rudes et glaciales, vents violents… Les animaux sauvages chassés et menacés, les Indiens pourchassés et survivant en petit nombre : la Terre de feu a déjà subi de lourdes pertes mais reste un sanctuaire à protéger malgré tout. Le capitaine Nilssen et son équipage, et bien sûr le narrateur (en qui on peut reconnaître Luis Sepulveda lui-même) restent, malgré la violence des pilleurs des mers, des lumières d’espoir et d’humanité. Et la littérature (les références à Moby Dick) sont aussi un rempart contre la barbarie.

« Nous savions que la déforestation massive des cordillères côtières avait fait disparaître, peut-être pour toujours, le spectacle des saumons remontant les rivières pour frayer. L’abattage de la forêt d’origine, d’arbres aussi anciens que l’homme américain et même d’arbustes incapables de donner de l’ombre a fait de ces régions qui avaient toujours été vertes de lamentables paysages en voie de désertification, et cet abattage a causé l’extermination de milliers de variétés d’insectes et de petits animaux qui rendaient possible la vie dans les rivières. »

« Lorsque les années et la mer ont réduit les navires à l’état de vrais rebuts flottants, les armateurs les retirent des lignes régulières et les vendent en général à des capitaines âgés qui refusent de vivre à terre. Alors ils cessent d’être le cargo Chose ou le céréalier Machin et deviennent des tramp steamers, des vagabonds des ports qui naviguent sous les pavillons les plus pauvres avec des équipages réduits et obtiennent des contrats à bas prix pour transporter des cargaisons sans poser de questions sur leur nature ni se soucier de leur destination. »

« Nous avons vu un bateau-usine de plus de cent mètres de long, avec plusieurs ponts, arrêté, mais ses machines tournant à plein régime. Nous nous sommes approché pour reconnaître le pavillon japonais qui pendait à la poupe. A un quart de mille, nous avons reçu un tir d’avertissement et l’ordre de nous éloigner. Et nous avons vu ce que faisait ce bateau. « Ils aspiraient la mer avec des tuyaux d’environ deux mètres de diamètre. Ils sortaient tout, en provoquant un courant qu’on a senti sous notre quille, et après le passage de la suceuse la mer n’était plus qu’une espèce de soupe noirâtre et morte. Ils sortaient tout, sans s’arrêter à penser aux espèces interdites ou sous protection. La respiration presque paralysée par l’horreur, nous avons vu plusieurs bébés dauphins se faire aspirer et disparaître. « Et le plus horrible, ç’a été de constater que par un trop-plein fixé à l’arrière ils rejetaient à l’eau les déchets de la boucherie. « Ils travaillaient vite. Ces bateaux-usines sont l’une des plus grandes saloperies inventées par l’homme. Ils ne vont pas sur les bancs. La pêche, ça n’est pas leur affaire. Ils cherchent la graisse ou l’huile animales pour l’industrie des pays riches et, pour arriver à leurs fins, ils n’hésitent pas à assassiner les océans. »

« Dès qu’ils m’ont senti, ils ont levé la tête, et les moustaches des phoques s’agitaient comme s’ils essayaient de déchiffrer mes intentions.
J’ai senti qu’ils m’observaient attentivement de leurs petits yeux noirs, mais ils ont finalement décidé que j’étais inoffensif et ont repris leur éternelle activité de vigies de l’horizon. »

« Les bateaux qui ont connu le goût de l’aventure deviennent amoureux des mers d’encre et ils aiment naviguer sur le papier. »

Luis SEPULVEDA, Le monde du bout du monde, traduit de l’espagnol (Chili) par François Maspero, Métailié, 1993


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