Dans la marée d’anecdotes et d’archives qui nourrissent sans relâche la mythologie Beatles, certaines histoires, plus humaines, plus feutrées, viennent rompre la rumeur pour murmurer une douleur plus profonde. C’est le cas du nouveau livre événement Yoko signé par David Sheff, paru en 2025, qui éclaire d’un jour nouveau l’état émotionnel de Yoko Ono et John Lennon au moment de la séparation officielle des Beatles. Ce que l’on découvre dans ces pages n’est pas seulement une histoire de musique, mais celle d’un couple confronté au vide, au désamour collectif, à la peur… et à la fragilité de la vie.
Alors que le monde découvrait avec stupeur en avril 1970 la rupture tant redoutée – provoquée par l’annonce tonitruante de Paul McCartney de son retrait du groupe – c’est dans le manoir anglais de Tittenhurst Park que se jouait un autre drame, plus discret, mais tout aussi poignant : Yoko, enceinte, redoutait une nouvelle fausse couche. Au même moment, Lennon sombrait dans la mélancolie, le ressentiment, l’isolement paranoïaque. Ce fut une fin de décennie amère, loin des utopies psychédéliques et des hymnes à l’amour universel.
Sommaire
- Quand la rupture devient personnelle
- L’annonce de McCartney : un séisme aux répercussions intimes
- Une femme en quête de lumière au milieu de l’ombre
- Les séquelles d’un éclatement
- De la douleur à la paix retrouvée
- Une mémoire vive, au-delà des malentendus
- Le chant de la résilience
Quand la rupture devient personnelle
David Sheff, journaliste chevronné et proche du couple Lennon-Ono, nous livre ici une série de confidences qui viennent désamorcer les récits souvent caricaturaux qui entourent la fin des Beatles. Selon lui, c’est dans une atmosphère lourde, faite de silences pesants et de tensions larvées, que John et Yoko regagnent le Royaume-Uni après un séjour au Danemark, à l’hiver 1970.
Ils se réfugient à Tittenhurst Park, propriété alors détenue par Lennon, nichée à Ascot dans le Berkshire, lieu devenu emblématique depuis l’iconique séance photo du 22 août 1969. Mais ce décor champêtre, propice à la méditation ou à la création, devient rapidement théâtre de bousculades émotionnelles : disputes, anxiété, torpeur. « Ils se querellaient », rapporte Sheff avec pudeur, ajoutant que John entrait dans une phase sombre, se murant dans un silence suspicieux, refusant même de rencontrer Jann Wenner, fondateur du Rolling Stone, venu des États-Unis pour une interview exclusive.
L’annonce de McCartney : un séisme aux répercussions intimes
Dans ce climat tendu, une détonation va faire trembler les murs de Tittenhurst. Paul McCartney, dans un mouvement aussi stratégique qu’émotionnel, annonce la sortie de son premier album solo – sobrement intitulé McCartney – et officialise dans la presse son départ du groupe. John, qui s’était juré de ne pas médiatiser la rupture dans l’immédiat, y voit une trahison. La colère est immense, la blessure vive. C’est Paul qui prendra, comme le souligne Ray Connolly, « the brunt of the ire », devenant aux yeux de certains fans l’homme à abattre, celui qui a brisé le rêve.
Mais ce fracas public résonne aussi dans l’intime. Yoko, déjà fragilisée, traverse un moment de grande inquiétude : elle est à nouveau enceinte, après avoir connu des épreuves douloureuses, dont une fausse couche en 1968. Le stress accumulé, les disputes et la dépression ambiante n’arrangent rien. Selon David Sheff, elle redoutait profondément de perdre une nouvelle fois l’enfant qu’elle portait, ce qui vient ajouter une dimension tragique à cette période déjà tourmentée.
Une femme en quête de lumière au milieu de l’ombre
Yoko Ono a toujours été perçue, dans l’imaginaire collectif, à travers des prismes réducteurs : muse excentrique, artiste radicale, ou, pire encore, coupable idéale de la dissolution des Beatles. Pourtant, le récit proposé par Sheff nuance ces caricatures et redonne à Yoko sa juste place : celle d’une femme profondément humaine, confrontée à l’hostilité extérieure, au jugement permanent, et à des défis personnels d’une intensité bouleversante.
Déjà mère d’une fille, Kyoko Chan Cox, née de son union avec le producteur américain Anthony Cox, Yoko est à cette époque partagée entre son engagement artistique, sa vie avec John, et sa volonté de construire une cellule familiale stable. L’annonce de sa grossesse aurait pu être une réjouissance ; elle devient source de tension, de crainte. Ce n’est qu’en 1975 qu’elle donnera naissance à Sean Taro Ono Lennon, fruit de son amour avec John, dans un climat bien plus serein.
Les séquelles d’un éclatement
La rupture des Beatles n’a pas été un simple divorce artistique. Elle a laissé des traces profondes dans chacun des membres du groupe, mais aussi dans leur entourage immédiat. Pour John, le choc fut aussi intérieur : lui qui avait milité pour un art de la vérité, du « primal scream », se retrouvait à vivre une vérité difficilement supportable. Perdre la fratrie musicale qui avait été sa vie depuis l’adolescence, tout en affrontant l’hostilité d’une presse qui le jugeait manipulé par Yoko, constituait un double traumatisme.
Ce que révèle David Sheff dans Yoko, c’est l’ampleur de cette blessure. Lennon n’était pas en colère seulement contre Paul. Il l’était contre le monde, contre lui-même peut-être, contre cette époque qui se retournait contre ses prophètes. La mélancolie de Tittenhurst n’est donc pas qu’une anecdote : elle illustre la fin d’un âge d’or, l’enterrement symbolique des sixties.
De la douleur à la paix retrouvée
Mais la trajectoire de Yoko Ono ne s’arrête pas à cette période obscure. Le livre s’achève sur une note apaisée, presque contemplative. Aujourd’hui âgée de 92 ans, Yoko vit dans une ferme de 600 hectares dans l’État de New York. Là, entourée de nature, elle médite, écoute le vent, regarde le ciel. Sa fille, Kyoko, aujourd’hui réconciliée avec elle après une longue séparation marquée par un conflit de garde, témoigne : « Elle croyait pouvoir changer le monde, et elle l’a fait. Maintenant, elle peut simplement écouter. »
Ce témoignage bouleversant dit tout de la force intérieure de Yoko. Celle qui fut si souvent caricaturée comme une figure clivante dans l’histoire des Beatles est aujourd’hui reconnue comme une artiste majeure, une militante inlassable pour la paix, une mère, et une veuve digne du plus célèbre des pacifistes assassinés.
Une mémoire vive, au-delà des malentendus
La sortie du livre Yoko ne vient pas réécrire l’histoire, mais la compléter, la complexifier, la rendre plus juste. Elle permet de reconsidérer des moments que l’on croyait connaître, à travers le prisme d’émotions jusque-là peu documentées. Car derrière chaque séparation musicale, il y a des âmes, des corps, des silences qui pèsent plus lourd que mille accords.
Paul McCartney, en annonçant son départ des Beatles, n’a pas seulement ouvert un nouveau chapitre de sa carrière. Il a, sans le savoir, plongé d’autres figures de cette légende dans une spirale d’émotions incontrôlables. Que cela ait coïncidé avec les inquiétudes de Yoko quant à sa grossesse rend la scène encore plus poignante, plus humaine.
Le chant de la résilience
Aujourd’hui, à l’heure où les Beatles connaissent une redécouverte constante grâce aux rééditions, aux documentaires (Get Back), aux expositions, il est essentiel de ne pas oublier celles et ceux qui ont vécu cette époque de l’intérieur, parfois dans l’ombre.
Yoko Ono, aujourd’hui apaisée, incarne cette résilience. Son parcours n’est pas celui d’une destructrice de groupe, mais celui d’une survivante, d’une créatrice, d’une femme ayant dû affronter à la fois la haine publique et la douleur intime.
Et c’est sans doute là la plus belle leçon du livre de David Sheff : rappeler que derrière les partitions, il y a des battements de cœur. Que derrière l’histoire des Beatles, il y a aussi celle de Yoko.
