George Harrison livre une critique lucide et ironique de certaines chansons de McCartney sur Abbey Road, révélant tensions, perfectionnisme et fractures internes à la veille de la séparation des Beatles.
L’histoire des Beatles n’est pas qu’une suite ininterrompue de chefs-d’œuvre. C’est aussi celle, plus souterraine mais tout aussi fascinante, des tensions créatives, des goûts divergents, et des subtils jeux de pouvoir entre quatre individualités hors normes. Un document récemment exhumé et relayé sur le subreddit r/Beatles, nous plonge dans cet entrelacs de contradictions et de génie : une chronique signée George Harrison, parue à l’époque de la sortie d’Abbey Road, dans laquelle le « quiet Beatle » livre son ressenti sur chaque morceau du disque. Le ton est parfois distancié, souvent lucide, et révèle bien plus qu’une simple évaluation musicale. Il dévoile un climat de fin de règne où la politesse cède peu à peu le pas à l’ironie.
Parmi les déclarations qui suscitent aujourd’hui l’intérêt renouvelé des fans et des spécialistes, celle sur Maxwell’s Silver Hammer fait figure de joyau grinçant. Harrison y confesse sans détour que l’enregistrement de cette chanson a été « particulièrement long », précisant même qu’ils y ont passé « un temps fou ». Et si la formule peut paraître anodine, elle résonne comme un aveu à double tranchant : l’exigence obsessionnelle de McCartney pour une chanson que d’aucuns considèrent comme mineure témoigne d’une cassure grandissante dans la dynamique collective du groupe.
Sommaire
- Une ritournelle macabre au cœur des tensions
- Le Moog comme témoin d’une modernité paradoxale
- Oh! Darling, ou l’hommage rétro mal digéré
- Harrison, entre diplomatie et amertume contenue
- Le témoignage d’une époque qui se fissure
Une ritournelle macabre au cœur des tensions
Composée par Paul McCartney et interprétée sur un ton volontairement guilleret, Maxwell’s Silver Hammer raconte les méfaits d’un étudiant modèle devenu meurtrier à coups de marteau. L’absurde côtoie le morbide dans un style « music-hall » qui tranche singulièrement avec le reste du répertoire d’Abbey Road. McCartney voyait dans cette chanson un exutoire humoristique, une forme d’humour noir à l’anglaise, comme un clin d’œil aux comédies policières de l’époque ou aux facéties des Goon Shows chers à Lennon.
Mais derrière la façade comique, cette chanson fut le théâtre d’une discorde palpable. Ringo Starr, dans plusieurs interviews, se plaindra de l’interminable processus de prise. Lennon, quant à lui, qualifia la chanson de « bêtise de Paul », et boycotta une grande partie de son enregistrement, se remettant tout juste d’un accident de voiture. Quant à Harrison, sa remarque sur « le temps fou » consacré à ce morceau sonne presque comme un soupir d’exaspération.
Ce que cette remarque révèle surtout, c’est le perfectionnisme de McCartney, devenu, à mesure que les Beatles perdaient leur cohésion, une figure de plus en plus directoriale. Il supervisait minutieusement chaque détail, allant jusqu’à dicter les lignes de basse ou les harmonies à ses compagnons. Si cette exigence a accouché de merveilles comme Hey Jude ou Let It Be, elle a aussi alimenté le ressentiment, en particulier chez Harrison, dont les compositions, longtemps marginalisées, commençaient enfin à obtenir la reconnaissance qu’elles méritaient.
Le Moog comme témoin d’une modernité paradoxale
Dans ce même passage, Harrison mentionne l’utilisation de son propre Moog Synthétiseur sur Maxwell’s Silver Hammer. Ce détail n’est pas anodin. Il rappelle à quel point Abbey Road fut un album novateur, à la croisée des mondes entre rock classique, expérimentations électroniques, et textures orchestrales. Le Moog, tout juste arrivé dans les studios britanniques, était encore un objet mystérieux, complexe, capricieux. Harrison, en avance sur son temps, en avait acquis un exemplaire après un séjour en Californie, fasciné par ses possibilités sonores infinies.
Ironiquement, c’est donc sur une chanson qu’il considérait comme futile, voire « malade » selon ses propres mots, que son synthétiseur fut employé pour la première fois sur un disque des Beatles. Le contraste est saisissant : à une technologie de pointe vient s’associer une comptine macabre, un pastiche de chanson enfantine baigné d’hémoglobine. Une manière, sans doute involontaire, de souligner l’ambivalence permanente de la fin de carrière des Beatles : entre révolution sonore et repli nostalgique, entre l’avant-garde et la farce.
Oh! Darling, ou l’hommage rétro mal digéré
Autre chanson de McCartney commentée sans détour par Harrison : Oh! Darling. Là encore, la tonalité est celle d’un constat froid. « C’est un morceau typique des années 1950 », écrit Harrison, « du genre qu’interprétaient des groupes comme The Moonglows ou The Paragons ». En apparence, rien de bien polémique. Mais en creux, on devine une forme de désintérêt, voire un léger agacement. Pour Harrison, Oh! Darling est un pastiche bien exécuté, certes, mais sans réelle profondeur. Une chanson de Paul « où il crie surtout », résume-t-il laconiquement.
Là encore, les tensions apparaissent en filigrane. Lennon, de son côté, n’a jamais caché qu’il aurait préféré chanter Oh! Darling, estimant que sa voix rauque s’y prêtait mieux. Mais McCartney, fidèle à sa méthode, s’imposa, allant jusqu’à enregistrer la chanson chaque matin pendant une semaine afin de fatiguer sa voix et obtenir l’effet recherché. Une dévotion vocale qui confère à la chanson une intensité indéniable, mais qui, aux yeux de Harrison, ne semble guère justifier tant d’acharnement.
La réception publique de Oh! Darling a connu un sort fluctuant. Longtemps considérée comme un exercice de style mineur, elle a depuis gagné en estime, saluée pour sa puissance évocatrice et sa sincérité émotionnelle. Mais au moment de sa sortie, comme le rappellent certains fans sur Reddit, l’intérêt se portait ailleurs : sur la beauté spirituelle de Something, la sophistication de Because, ou l’enchaînement époustouflant du Medley final.
Harrison, entre diplomatie et amertume contenue
Le ton employé par Harrison dans sa chronique oscille entre la diplomatie forcée et l’ironie voilée. Son commentaire sur Maxwell’s Silver Hammer, jugée à la fois « amusante » et « sûrement malade », en dit long sur sa volonté de ne pas froisser McCartney tout en laissant transparaître un profond scepticisme. Ce double langage est typique de la fin de l’ère Beatles. À cette époque, chacun évoluait déjà dans sa bulle créative, enregistrant souvent séparément, ne se croisant que par nécessité.
Harrison, longtemps relégué au rôle de troisième compositeur derrière les géants Lennon et McCartney, vivait une émancipation artistique. Sur Abbey Road, il signe deux des plus grandes réussites de l’album : Something et Here Comes the Sun. Deux morceaux d’une beauté intemporelle, salués par la critique comme par le public. Le contraste est cruel : tandis que Paul s’obstine sur une farce macabre, George touche à la grâce.
Et pourtant, jamais Harrison ne cèdera totalement à la rancœur. Même dans ses critiques les plus acérées, perce toujours une forme de bienveillance désabusée, un détachement spirituel sans doute nourri par sa quête intérieure, son immersion dans la culture indienne, sa fréquentation de Ravi Shankar et du mouvement Hare Krishna.
Le témoignage d’une époque qui se fissure
Ce document rare, cette chronique oubliée de Harrison, agit comme un révélateur. Il nous rappelle que Abbey Road, malgré son apparente unité sonore, est un album né dans la douleur, dans le silence pesant d’un groupe au bord de l’implosion. Derrière les harmonies célestes et les orchestrations somptueuses, les Beatles ne sont déjà plus un groupe, mais une juxtaposition de solitudes brillantes.
Ce qui frappe, en relisant ces mots de George, c’est à quel point ils anticipent le regard que la postérité portera sur ces chansons. Oui, Maxwell’s Silver Hammer divise encore. Oui, Oh! Darling est un hommage anachronique. Mais c’est précisément cette diversité, cette cohabitation improbable de styles, qui fait d’Abbey Road un album unique, ultime synthèse de tout ce que les Beatles ont été — et de tout ce qu’ils ne seront plus.
Harrison, dans sa sagesse un brin caustique, résume sans le vouloir la condition même de son groupe : un génie collectif en délitement, où chaque membre commence à écrire sa propre légende, sans plus vraiment écouter les autres. Et si l’on tend bien l’oreille, derrière les accords suaves du Moog ou les ooh-oohs feutrés de Oh! Darling, on entend déjà le silence assourdissant de la séparation qui s’annonce.
