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The Word : la chanson où Lennon transforme l’amour en message universel

Publié le 27 mars 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

Lorsque l’on évoque l’œuvre des Beatles, une thématique surgit avec une régularité presque mystique : l’amour. De leurs premiers balbutiements à Liverpool jusqu’à leurs compositions les plus ambitieuses en studio, l’amour a toujours été leur matière première, leur muse et leur credo. Mais il serait réducteur de voir en ce mot la seule évocation d’un sentiment romantique ou d’une passion adolescente. Car à partir du milieu des années soixante, l’amour chez les Beatles prend une tournure bien plus vaste, presque cosmique. Une chanson en particulier marque ce basculement : The Word, parue en décembre 1965 sur l’album Rubber Soul.


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Aux origines d’une révélation artistique

Jusqu’en 1965, les Beatles avaient déjà conquis le monde. L’hystérie collective déclenchée par la Beatlemania, la profusion de hits planétaires, les tournées harassantes dans les stades surpeuplés : rien ne semblait pouvoir freiner leur ascension. Pourtant, quelque chose de plus subtil et de plus profond s’opérait dans leur univers créatif. Le studio, d’abord simple outil de captation sonore, devenait peu à peu un laboratoire d’expérimentations. Rubber Soul, leur sixième album, est souvent considéré comme la pierre angulaire de cette évolution. Plus introspectif, plus recherché dans les arrangements, il marque le début de leur âge adulte artistique.

Dans ce contexte, The Word s’impose comme un moment charnière. Le morceau, co-signé par Lennon et McCartney mais majoritairement issu de l’élan spirituel de John Lennon, ne célèbre plus une relation amoureuse entre deux individus. Il propose une vision plus globale, presque messianique de l’amour. Lennon dira plus tard, dans The Beatles Anthology :

« J’ai compris que l’amour était la réponse, quand j’étais plus jeune, sur l’album Rubber Soul. Ma première expression de cela fut une chanson appelée The Word. »

Une structure musicale en rupture

Musicalement, The Word détonne dans l’univers pop de l’époque. Bien que son apparente simplicité cache une réelle sophistication, la chanson s’inscrit dans une approche minimaliste, influencée par certaines pratiques orientales — notamment l’idée d’un morceau construit autour d’un seul accord, ou presque. George Harrison, fasciné dès cette époque par la musique indienne et les ragas, n’était pas étranger à cette influence.

Mais au-delà de sa construction harmonique audacieuse, c’est surtout le groove du morceau qui attire l’attention. La ligne de basse de McCartney y est sinueuse, chaloupée, presque funky. Le piano électrique de George Martin injecte une couleur soul inattendue, tandis que les harmonies vocales — ces fameuses harmonies à trois voix qui sont la signature vocale des Beatles — prennent des accents gospel. La chanson ne cherche pas à séduire immédiatement par une mélodie évidente, mais à instaurer une atmosphère, à marteler un message.

Le mot est amour, et l’amour est tout

Les paroles de The Word sont d’une limpidité désarmante. D’emblée, Lennon annonce la couleur :
“Say the word and you’ll be free / Say the word and be like me.”
Le mot en question n’est pas encore nommé, mais il est déjà investi d’un pouvoir libérateur, presque initiatique. L’emploi de l’impératif – « dis le mot » – donne à la chanson une dimension quasi-religieuse, comme une exhortation lancée à un disciple.

Puis vient la révélation :
“In the beginning I misunderstood / But now I’ve got it, the word is good.”
Lennon avoue s’être longtemps fourvoyé avant de trouver la lumière. Cette idée d’une transformation intérieure, d’un éveil progressif, est au cœur de nombreuses quêtes spirituelles. Et le mot, enfin révélé, s’impose comme une évidence : “It’s so fine, it’s sunshine / It’s the word, love.”

L’amour n’est plus un sentiment entre deux êtres, mais un principe fondamental, une énergie vitale, le moteur de toute chose. La répétition du mot “love” dans la chanson est presque incantatoire, une litanie destinée à imprégner les esprits.

Une philosophie avant l’heure

Ce qui frappe, rétrospectivement, c’est à quel point The Word anticipe ce que deviendra quelques années plus tard la philosophie hippie, mais aussi l’engagement spirituel de John Lennon. Bien avant leur rencontre avec le Maharishi Mahesh Yogi et leur plongée dans la méditation transcendantale en Inde, les Beatles posaient déjà les jalons d’une pensée plus élevée.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si Lennon cite les livres lus, bons ou mauvais, comme autant de sources d’inspiration. Il affirme que le message de l’amour transcende les dogmes, les religions et les idéologies.

“In the good and the bad books that I have read / The word is love.”
Voilà une phrase qui pourrait figurer sur un vitrail d’église ou sur les pages d’un traité de philosophie. Elle résume à elle seule l’ambition humaniste qui allait irriguer bon nombre de chansons de Lennon, jusqu’à Imagine, en 1971.

Une transition vers un message universel

Il est fascinant de constater que cette mutation thématique intervient à un moment charnière dans la carrière des Beatles. Après Rubber Soul, viendra Revolver, avec ses expérimentations sonores plus poussées, puis Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band, où le message d’amour se fera plus onirique, plus psychédélique encore (All You Need Is Love en étant le point culminant).

Mais The Word demeure leur première tentative consciente de diffuser un message global. Elle est à la fois un manifeste et un laboratoire. C’est un appel adressé non plus à une amoureuse, mais à l’humanité tout entière. Et même si le morceau n’a pas connu la même postérité que les grands hymnes de la paix et de l’amour qui suivront, il reste une pierre fondatrice.

Lennon et l’amour comme chemin de rédemption

Lennon n’a jamais été un homme de demi-mesures. Tour à tour cynique, spirituel, provocateur ou pacifiste, il a toujours poursuivi une quête de sens. The Word marque le moment où cette quête commence à s’articuler autour d’un idéal fédérateur : l’amour. Non pas une émotion romantique ou possessive, mais un amour désintéressé, universel, proche de l’agapè des Grecs anciens ou de la compassion bouddhique.

Cette vision trouvera un écho plus personnel encore dans ses œuvres post-Beatles, comme Mind Games ou Love. Mais tout commence ici, dans ce morceau de 2 minutes 43, modeste en apparence, mais chargé d’intentions.

Une chanson méconnue mais essentielle

Curieusement, The Word reste l’un des titres les moins cités de Rubber Soul. Dans l’ombre de chefs-d’œuvre comme Norwegian Wood, In My Life ou Michelle, il semble souvent relégué au rang de curiosité expérimentale. Et pourtant, il est un pivot thématique. Sans The Word, il n’y aurait peut-être pas eu All You Need Is Love, ni même Across the Universe. Car c’est dans ce morceau que les Beatles prennent conscience, peut-être pour la première fois, de leur pouvoir d’influence — et de la responsabilité qui en découle.

Héritage et postérité

Aujourd’hui, alors que le mot “amour” est galvaudé, récupéré, marchandisé, il est salutaire de se replonger dans un titre comme The Word. Il rappelle que, pour John Lennon et ses compagnons, l’amour n’était pas un slogan vide, mais une force de transformation.

Lennon, dans sa radicalité, en fera un combat politique. McCartney, plus mélodique, en fera un refrain rassurant. Harrison, plus mystique, en cherchera les racines dans les textes sacrés de l’Inde. Quant à Ringo, il incarnera à sa manière la bienveillance tranquille d’un monde sans haine. Mais tout cela, encore une fois, commence là, dans un studio d’Abbey Road à l’automne 1965, lorsqu’un jeune homme comprend que le mot qu’il cherche depuis toujours est le plus simple, et le plus difficile à incarner : love.

Avec The Word, les Beatles ne se contentaient plus de chanter l’amour. Ils le proclamaient. Ils l’enseignaient. Ils en faisaient une foi.


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