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A l’irlandaise

Publié le 03 mars 2025 par Adtraviata
l’irlandaise

Quatrième de couverture :

Ma tendre chérie… C’est ainsi que Billy Sweeney s’adresse à sa fille, violée dans une station-service et depuis lors plongée dans le coma. Dans une longue lettre passionnée et mélancolique, il lui raconte son histoire et comment il a cherché à la venger.
Billy se souvient de l’insupportable culot qui émanait de Donal Quinn le premier jour du procès. C’est à ce moment-là qu’il a décidé de le tuer. Quand il apprend que Quinn s’est évadé, Billy se transforme en chasseur. Nuit après nuit, il traque l’agresseur de sa fille dans les bas-fonds de Dublin. Bientôt, le père meurtri et sa proie se retrouvent face à face dans une volière désaffectée. S’ensuit une confrontation entre ces deux hommes qui n’ont plus rien à perdre et rivalisent de cruauté.

De Joseph O’Connor, je n’ai lu que Inishowen dont je me souviens pas vraiment de l’histoire, par contre je me rappelle très bien que ce roman m’avait labouré le coeur, je l’avais terminé en larmes. A l’irlandaise a confirmé tout le bien que je pense de cet auteur, même si la gamme d’émotions est un peu différente.

Le roman est une longue lettre de Billy Sweeney à sa fille Maeve, plongée dans le coma après une violente agression par quatre malfrats qui l’ont aussi violée. Billy raconte d’abord le procès et les insupportables images qu’il affronte stoïquement, mais aussi la « comédie » de Donal Quinn, l’un des agresseurs, qui va réussir à s’évader. Billy va alors espionner soigneusement Quinn, dans le but de se faire justice lui-même. Il va réussir à l’enlever (on se demande comment et pourquoi la police agit – ou pas – par rapport à ces disparitions successives) mais la confrontation entre les deux hommes, d’abord d’une violence inouïe, va évoluer de manière tout à fait inattendue. La lettre à Maeve se double d’une sorte de journal intime dans lequel Billy évoque son enfance marquée par l’alcoolisme de son père, sa rencontre avec Grace, la mère de Maeve, dans les années 60 (ils vont au concert des Beatles à Dublin !), leur mariage qui sombre à cause de l’alcoolisme de Billy. Amoureux fou de Grace, il ne parvient pas à empêcher cet échec.

Ce roman est empli de douleur, physique et morale, de violence, de chagrin mais aussi traversé d’amour et de questions sur la responsabilité, le pardon, la rédemption. On y sent l’imprégnation de la société irlandaise, sa lente évolution, la place de l’Eglise (et aussi une odeur assez détestable de trop longues goulées de whisky).

Joseph O’Connor explore ces thèmes avec une grande subtilité et évidemment une grande sensibilité. Par exemple, avec le rôle d’un ami de Billy, Sean, devenu prêtre, qui a oublié son bréviaire chez Billy et qui lui permet de l’utiliser pour écrire : dans cette partie, qui correspond à l’enlèvement de Quinn, l’auteur retranscrit avec précision les indications liturgiques mais Billy écrit alors de façon purement factuelle, en n’utilisant plus le « je », comme s’il voulait s’effacer confusément de cet épisode brutal. Un autre exemple, celui du titre original The salesman, Le représentant, métier que Billy exerce avec talent, semble-t-il. Le roman est parsemé de petites phrases : « Un bon représentant est capable de… », « Un bon représentant doit toujours… ». Mais lui-même a-t-il été un bon fils, un bon père, un bon mari ? Je ne vous répondrai pas à sa place, évidemment.

Je parlais d’une large palette d’émotions au début de ce billet. Colère, douleur, chagrin, empathie sont doublées d’un humour noir que j’ai particulièrement goûté ici. Ce roman termine avec talent ma petite série irlandaise de février. Je reviendrai avec bonheur à cette littérature (j’ai d’autres livres de Joseph O’Connor dans la PAL, de Colm Toibin, j’ai encore un ou deux Jennifer Johnston au chaud, pour la soif, et d’autres encore) mais j’éprouve le besoin de passer à autre chose, trop de chagrin, de nostalgie irlandais serait abuser 😉

« Toute existence connait ses périodes de bouleversement radical et essentiel, qui ne sont pas aussi évidentes que ça quand on les subit. En y repensant aujourd’hui, je crois que je suis devenu quelqu’un de différent, pendant ces mois-là, quelqu’un qui parlait interminablement de l’importance des bons moments et de l’amusement, et qui riait sans arrêt. La gaité n’est que le masque que revêt le malheur les bons jours, ceux où on n’a pas envie de hurler de souffrance. »

« Le refus de mettre des mots sur le malheur est l’équivalent moral de l’attitude qui consiste à laisser les lumières éteintes afin de ne pas voir les monstres approcher. »

« – C’est comme ces perroquets, Billser, m’as-tu expliqué. En Amérique du Sud, il n’y a pas des perroquets comme ça, qui se gerbent l’un sur l’autre en guise de rituel d’accouplement ?
– Oui, ma chérie. Des perroquets et des Irlandais. Deux espèces merveilleusement expressives… »

Joseph O’CONNOR, A l’irlandaise, traduit de l’anglais (Irlande) par Isabelle D. Philippe, Pavillons poche, Robert Laffont, 2016 (Editions Robert Laffont, 1999, 2007)

La collection Pavillons poche fête ses vingt ans cette année.


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