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[ZOOM SUR UNE CHANSON DES BEATLES] « Glass Onion : John Lennon brouille les pistes et revisite la mythologie Beatles »

Publié le 22 février 2025 par John Lenmac @yellowsubnet

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Un clin d’œil facétieux aux fans et aux interprétations délirantes

Lorsque l’on évoque The Beatles (White Album), sorti en novembre 1968, on pense immédiatement à la profusion de styles, aux tensions internes du groupe, ou encore à la liberté créative qui s’y déploie. Au sein de cet album fleuve, « Glass Onion » occupe une place à part : c’est la manière de John Lennon de s’amuser avec tous ceux qui cherchent à déceler des significations cachées dans chaque vers des chansons des Beatles. Il y glisse, non sans ironie, plusieurs allusions à leurs titres antérieurs, comme « I Am The Walrus », « Strawberry Fields Forever », « Lady Madonna », « The Fool On The Hill » ou « Fixing A Hole », en jouant sur l’effet de « continuité » que certains fans aiment imaginer entre les morceaux.

Cette volonté de piéger les interprètes acharnés témoigne du rapport ambigu que Lennon entretient avec la « légende Beatles ». Il sait combien un simple vers peut générer mille rumeurs, et s’en amuse : il crée délibérément une chanson-manifeste où chaque référence est à la fois un clin d’œil et une blague.

« The Walrus was Paul » : un vers qui sème la confusion

Parmi les nombreuses lignes énigmatiques de « Glass Onion », celle qui retient souvent l’attention est « the walrus was Paul ». Référence directe à « I Am The Walrus », un morceau phare de l’ère psychédélique, cette phrase nourrit encore les débats, certains y voyant un indice sur la prétendue rivalité Lennon–McCartney.

John Lennon reconnaîtra plus tard que cette mention visait à « embrouiller un peu plus tout le monde ». Dans All We Are Saying, il explique que cela aurait pu tout aussi bien être « the fox terrier was Paul » : pour lui, il ne s’agit que de “poetry”, un amusement littéraire. Pourtant, Lennon affirmera aussi, dans d’autres interviews, qu’il traversait alors une période de culpabilité vis-à-vis de Paul, alors qu’il s’impliquait davantage avec Yoko Ono et pressentait un éloignement inévitable du groupe.

Paul McCartney, de son côté, soulignera qu’il avait effectivement porté le déguisement de morse (walrus) pour certaines séances photo, tandis que dans le film Magical Mystery Tour, c’était John qui l’arborait. Leur idée commune était de jouer avec les identités et la symbolique autour du fameux personnage de morse.

Un collage de références… et de mystifications

« Glass Onion » est construit comme un catalogue de renvois à divers titres des Beatles, véritable jeu de piste émaillé de mots-clés :

  • « I Am The Walrus » : déjà cité, fait écho à la fameuse phrase “the walrus was Paul.”
  • « Strawberry Fields Forever » : chanson emblématique de l’année 1967, censée symboliser une partie de l’enfance de John à Liverpool.
  • « Lady Madonna » : single de 1968, évoquant une mère de famille débordée.
  • « The Fool On The Hill » : titre de Paul McCartney paru sur Magical Mystery Tour (1967), sur un personnage isolé « sur la colline ».
  • « Fixing A Hole » : chanson de Sgt. Pepper’s Lonely Hearts Club Band (1967), au texte déjà jugé énigmatique par certains fans.

En prenant soin d’entrelacer ainsi des allusions à des pièces précédentes, Lennon alimente la théorie d’un fil narratif secret unissant les chansons des Beatles — théorie qu’il considère lui-même comme exagérée, mais dont il tire un plaisant divertissement.

Des images inédites pour alimenter la légende

En plus de recycler les références à leurs anciens morceaux, Lennon ajoute de nouveaux symboles pour ébaucher la « mythologie » du groupe. Il énonce notamment :

  • Les « bent backed tulips » (tulipes aux pétales repliés) : inspirées des arrangements floraux vus dans un restaurant londonien appelé Parkes. Les pétales étaient tirés vers l’arrière, dévoilant la face intérieure de la fleur et, de façon métaphorique, « l’autre face du monde ».
  • La « cast iron shore » (côte en fonte) : allusion à une zone de Liverpool surnommée localement la Cassie.
  • Le « dove-tail joint » : un simple terme de menuiserie (queue d’aronde) que John glisse dans ses paroles, probablement pour jouer sur le double sens du mot “joint”, susceptible de faire penser à un usage de cannabis.
  • La « glass onion » (oignon de verre) : cette expression, que Lennon aimait déjà avant, évoque à la fois la transparence et la multiplicité de couches, comme une métaphore des illusions et de la complexité d’une œuvre.

L’enregistrement : du chaos sonore à la partition classique

Lorsque les Beatles entrent en studio (Abbey Road) pour « Glass Onion », les séances débutent le 11 septembre 1968. Trente-quatre prises de base sont nécessaires pour affiner la rythmique, avec John à la guitare acoustique et au chant, Paul à la basse (et plus tard au piano et à la flûte à bec), George à la guitare solo, et Ringo à la batterie.

  • Le 12 septembre : Lennon enregistre son chant principal, et Ringo ajoute un tambourin.
  • Le 13 septembre : un piano supplémentaire et de nouvelles pistes de batterie viennent enrichir l’arrangement.
  • Le 16 septembre : Paul superpose une brève partie à la flûte à bec (recorder), renforçant l’esprit baroque du morceau.
  • Le 20 septembre : John assemble divers effets sonores (casse de verre, téléphone qui sonne, orgue…) destinés à la fin du morceau. Ces bruits seront finalement remplacés par un arrangement de cordes.

Enfin, le 10 octobre, George Martin dirige huit musiciens à cordes (violons, altos, violoncelles) pour enregistrer un court arrangement qui conclut la chanson. Cette décision relègue les effets sonores de Lennon au rang d’anecdote : ces bruitages demeurent inédits jusqu’à leur révélation partielle dans Anthology 3.

Versions alternatives : les démos d’Esher et les curiosités sonores

Dans les mois qui précèdent l’enregistrement en studio, les Beatles mettent en place un ensemble de démos au bungalow de George Harrison à Esher (Surrey). Parmi ces maquettes, on retrouve une première mouture de « Glass Onion » avec John à la guitare acoustique et un doublement de voix. Les paroles ne sont pas encore finalisées, et Lennon se lance parfois dans du charabia pour combler les passages manquants.

On découvre également, dans la compilation Anthology 3, une version alternative contenant un pot-pourri d’effets sonores (téléphone, verre brisé, extraits de commentaires sportifs…), qui sera finalement sacrifié au profit du quatuor à cordes. Dans cette version, Lennon semble prendre un malin plaisir à dérouter l’auditeur, ajoutant à l’ambiance surréaliste initiale.

Les interprétations et l’héritage

« Glass Onion » est souvent considérée comme une « auto-réflexion » sur le phénomène Beatles : Lennon y revient sur les morceaux qui ont forgé leur succès, tout en poussant les fans les plus fervents à se poser des questions. Certains imaginent qu’il s’agit d’un commentaire direct sur la prétendue « mort de Paul » (cette fameuse rumeur du « Paul Is Dead »), d’autres y voient une critique de l’exploitation commerciale ou un message caché à Yoko Ono. La réalité, si l’on suit les propres mots de Lennon, est bien plus simple : il adore semer le trouble et observer les sur-interprétations qui en découlent.

Du point de vue musical, la chanson illustre la liberté que prend John à cette époque : loin de la pop limpide des premières années, il se tourne vers une forme plus brute, agrémentée cependant par la patte orchestrale de George Martin. Cette tension entre l’espièglerie de Lennon et la sophistication de Martin se retrouve dans l’ensemble du White Album, témoignage d’un moment charnière où les Beatles sont à la fois unis et plus que jamais individuellement affirmés.

entre brouillage volontaire et célébration du passé

Dans la discographie foisonnante des Beatles, « Glass Onion » se distingue comme un morceau-manifeste, conçu pour s’amuser des fans et déjouer leurs tentatives d’interprétations systématiques. Lennon orchestre un véritable jeu de miroirs, ressuscitant plusieurs grands titres antérieurs, y ajoutant des détails inédits et un titre mystérieux (l’oignon de verre) qui symbolise à la fois la transparence et la multitude de facettes.

L’ironie veut que cette chanson, censée tourner en dérision la manie de « tout analyser », soit elle-même devenue l’objet d’analyses infinies. C’est finalement ce qui fait la force de « Glass Onion » : un pied de nez délicieux de John Lennon, qui prouve, une fois de plus, qu’un simple couplet peut soulever un monde d’hypothèses et alimenter, un demi-siècle plus tard, la passion intarissable autour des Beatles.


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