
Critique de Niquer la fatalité, d’Estelle Meyer, vu le 7 février 2025 au Théâtre 13
Avec Estelle Meyer, mise en scène par Margaux Eskenazi
Estelle Meyer, je l’ai rencontrée avec les mots de Federico Garcia Lorca aux Bouffes du Nord, je l’ai retrouvée en Sarah Bernhardt, et, ce soir, je la découvre seule en scène. C’est une comédienne plurielle, une comédienne rare, de celles dont on sent que leur place n’aurait pas pu être autre part qu’ici, sur scène, devant nous. Tout, en elle, semble fait pour habiter un plateau. Son jeu, sa voix, sa langue, son attitude, son physique, sa sincérité, tout est singulièrement marquant. Tout est fascinant. Pas étonnant que ce spectacle, qu’elle a conçu, le soit aussi.
J’ai parlé de seul en scène, on pourrait tout autant dire one woman show, je ne sais pas trop. Elle semble s’adresser autant à nous, qu’à elle, qu’au monde. Bon, de toute façon, on va tout de suite mettre les choses au point : ce spectacle est inclassable. On peut essayer de mettre des mots dessus – je vais essayer de mettre des mots dessus – mais rien à faire, c’est un spectacle qu’il faut vivre. Il y a des choses qu’elle emprunte à la scène actuelle, comme cette manière de convoquer Gisèle Halimi pour évoquer le combat des femmes pour niquer la fatalité, n’être prédestiné à rien par leur genre, et se construire en être libres, entièrement libres. Mais il y a des choses qui n’appartiennent qu’à elle, qui placent le spectacle comme un véritable lieu d’expérience collective et de connexion à soi et à l’autre. Si, si, vous avez bien lu.
Le début du spectacle donne le ton : il sera donc inattendu. Elle est comme ça, Estelle Meyer. Inattendue. Spontanée. Hypnotisante. Sensuelle. Puissante. Elle nous envoûte. Avec sa voix, évidemment, mais avec sa langue, aussi, poétique, inhabituelle, exaltée, lyrique. Elle donne envie de multiplier les adjectifs qualificatifs, Estelle Meyer, parce qu’elle est un mélange de tellement de choses. Son qualificatif à elle n’existe pas. On s’étonne qu’elle ne l’ait pas inventé. Et en même temps non, parce qu’elle est humble. Ça se sent. Elle sait qu’elle est à la bonne place, pas à un moment elle ne semble s’excuser d’être là, sur le plateau, de monopoliser l’attention, mais c’est tout. On a l’impression qu’elle le fait autant pour elle que pour nous que pour l’amour de l’art. C’est de l’ordre du partage absolu. Du don de soi.
C’est une expérience unique. Ce qu’elle a écrit, elle le vit, quelque part dans sa chair, dans ses muscles, dans ses os, ça se voit, ça se sent, et ça vient chatouiller à l’intérieur. Impossible de ne pas embarquer avec elle dans ce bateau, il y a trop de vérité, trop de rage, trop d’humain. Et même si parfois c’en devient peut-être un peu « trop » pour moi, même s’il m’arrive pas instants de décrocher, je sais qu’elle va me rattraper à chaque fois. Il ne peut pas en être autrement. C’est une leadeuse, Estelle Meyer, elle est faite pour emmener le monde. Elle me fait penser à ces gens qui se décrivent comme « entiers ». Elle est comme ça, probablement dans la vie. Entière. Et elle a inventé le spectacle entier.
Estelle Meyer, je crois qu’on est converti.



