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[Carnet noir] David Lynch est mort : hommage

Par Onrembobine @OnRembobinefr
[Carnet noir] David Lynch mort hommage

Novembre 2018, Los Angeles, Californie.
J'étais parti d'Hollywood Boulevard, laissant derrière moi les étoiles des stars, le Chinese Theatre et toute l'animation de cet épicentre du divertissement. Direction plein nord, au fil de rues bordées de superbes villas, dont certaines occupées par des célébrités, généreusement encerclées d'épais buissons ouvragés et autres arbres, à l'abri des regards indiscrets. Laurel Canyon... L'ancien QG des rock stars de la seconde moitié des années 60. David Crosby, Jim Morrison, Joni Mitchell, Frank Zappa... Tous ont fait de ce paradis le théâtre d'un bouillonnement culturel inouï, qui depuis, est passé de refuge bon marché et dépaysant, a enclave réservée à une élite prête à débourser des millions pour des parcelles qui autrefois, se négociaient pour une bouchée de pain... C'est ici que j'ai rejoint Mulholland Drive.

[Carnet noir] David Lynch mort hommage

Impossible de ne pas penser à David Lynch, qui, avec son film éponyme de 2001, a inscrit cette longue et magnifique route ô combien spectaculaire dans l'histoire de la pop culture. Je me suis tenu précisément à l'endroit visible sur l'affiche du long métrage. Au crépuscule, Mulholland Drive dévoile toute sa grandeur mais apparaît aussi plus inquiétante. L'éclairage est plutôt limité. Est-ce volontaire ? Reste que lorsque le panneau Hollywood apparaît au loin, le spectacle est unique. J'ai stoppé la voiture et suis descendu pour en profiter. Pour imprimer durablement cette vision dans mon esprit. Et pendant un bref instant, loin du tumulte des artères les plus touristiques, ici, en face de la légende, sur le trottoir de Mulholland Drive, devant ces incroyables maisons, j'ai saisi quelque chose que je n'ai jamais pu oublier et qui est ainsi irrémédiablement lié à David Lynch.

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Retour en arrière... L'année 1997 vient de débuter. Je suis au cinéma. Seul. Sur l'écran, David Bowie entonne son envoutant I'm deranged pendant que des noms en lettres jaunes sont projetés sur l'écran alors qu'une route qui s'enfonce dans l'obscurité défile à toute allure. Lost Highway m'a profondément marqué. Dès le début, Lynch nous embarque dans une bagnole pied au plancher, sans espoir d'échappatoire. Un homme en devient un autre... Lors d'une fête, un étrange personnage affirme pouvoir se dédoubler, faisant écho aux délires de Kenneth Anger, une figure maudite d'Hollywood. Patricia Arquette incarne une version viciée de la femme fatale telle que l'entrevoyait Hitchcock. Rammstein, que Lynch dévoilera au monde, Gary Busey et sa tronche en biais, Robert Loggia, inimitable, Bill Pullman et son saxophone, le massif Henry Rollins et l'air perdu de Balthazar Getty... Cauchemar, rêve éveillé, délire schizophrène Pour moi, Lost Highway reste l'œuvre la plus puissante, la plus complexe et assurément la plus fascinante et la plus représentative du cinéma de David Lynch. Un film parfait, qui, s'il reste insaisissable, demeure néanmoins parfaitement maîtrisé. On ne pige pas grand-chose à la première vision mais on s'accroche, on cherche à se l'approprier, à comprendre, on échoue, on pense y arriver, les points d'attache sont nombreux mais au détour d'une scène, Lynch nous perd, nous traumatise, nous réchauffe ou nous choque. David Lynch avait cette capacité. Il savait malmener les sens que le cinéma sollicite. Il encourageait et, encore mieux, récompensait le lâcher-prise. Avec Lost Highway et Mulholland Drive, le cinéaste américain a totalement réussi à imposer un style unique, poussant le bouchon encore plus loin qu'avec Blue Velvet mais jamais au point de carrément nous larguer. Il est en cela peut-être allé trop loin avec Inland Empire... Bref, je repense maintenant à un épisode des Simpson, dans lequel Homer, en pleine nuit, regarde Twin Peaks. Sur l'écran, un homme danse avec un cheval et loue la saveur du café et de la tarte au cerise. Le tout en pleine nuit, au pied d'un arbre affublé d'un feu tricolore. Captivé, Homer s'exclame "brillant ! Je n'ai strictement rien compris." Le lâcher-prise... Parfois, on ne comprenait rien, mais au fond, cela n'avait pas la moindre importance et paradoxalement, la peur, la fascination et toutes sortes d'émotions mêlées n'en étaient que plus puissantes.

[Carnet noir] David Lynch mort hommage

Son premier film, Eraserhead, reste le film le plus traumatisant que j'ai pu voir. Un homme perdu, au cœur d'une folie dévorante, pivot d'une histoire sombre et cauchemardesque, qui ne parvient pas à maitriser le poulet rôti, ou quoi que ce soit d'ailleurs, dans son assiette, sous le regard de personnages complètement ravagés... Ce seul souvenir me colle la chair de poule. Commencer une carrière par un film pareil... Il est même étonnant, avec le recul, que Lynch ait ensuite enchaîné avec le sublime mais plus linaire et pour le coup totalement compréhensible, Elephant Man. Son premier chef-d'œuvre ? Le second ? Car, pour revenir sur Eraserhead, qui d'autre peut se vanter d'avoir à ce point exploré les confins de la folie pure sans avoir cherché, ne serait-ce qu'un tout petit peu, à adopter une posture arty ou opportuniste ? Lynch lui, n'a jamais été opportuniste. Après Elephant Man est venu Dune. Premier échec. Blue Velvet a ensuite imposé au monde une vision qu'il affinera et déclinera lui-même plus tard, avec Mulholland Drive, Lost Highway ...

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Il y avait deux David Lynch. Celui d' Elephant Man et Une histoire vraie, qui savait capturer l'essence même de la condition humaine avec poésie, délicatesse et élégance, et l'autre, celui de Blue Velvet, Eraserhead, Sailor et Lula, Lost Highway, Twin Peaks et Inland Empire. Ce dernier a réussi a imprimer sur grand écran une autre essence. Celle des cauchemars et des rêves où un personnage peut en devenir un autre et où tout, absolument tout, peut se produire. Le pire comme le meilleur. Bien entouré, par Barry Gilford ou le compositeur Angelo Badalamenti, sans oublier les chefs de la photographie Peter Deming ou Freddie Francis, l'artisan du baroque noir et blanc d' Elephant Man, Lynch a superposé et manipulé les couches d'une réalité amenée à se distordre, sans jamais perdre le fil. Lunaire mais conscient, lyrique et sombre, lumineux, très lumineux par moment, insaisissable et virtuose, il a aussi mis en lumière le talent d'acteurs hors normes. Nicolas Cage qui imite Elvis, affublé d'une incroyable veste en peau de serpent, Laura Dern qui danse sur du thrash metal, Willem Dafoe en ange déchu, les dents pourries et le sourire carnassier, sous un bas déguelasse, Dennis Hopper, un masque à oxygène vissé sur le visage, plus pervers et flippant que jamais, Isabella Rossellini, la classe incarnée, en diva féérique au cœur d'un rêve labyrinthique, John Hurt, déchirant, Patricia Arquette en blonde et en brune, troublante de beauté, qui fait écho au duo Naomi Watts/Laura Harring de Mulholland Drive, les touchants Richard Farnsworth et Harry Dean Stanton, le tétanisant Kyle MacLachhan, Sheryl Lee l'innocence sacrifiée, Ray Wise, Anthony Hopkins, Jack Nance... Tous ont donné le meilleur en explorant des contrées inconnues sous la direction de David Lynch.

[Carnet noir] David Lynch mort hommage

Au travers de son cinéma, de ses nombreux courts-métrages, de ses scripts, peintures et compositions musicales, David Lynch n'a jamais cédé à d'autres tendances que les siennes. La tendance à s'évader, à écouter son cœur, à nager à contre-courant, à ne pas se réfugier derrière les clichés et autres diktats d'Hollywood. En cela, il était unique.

Curieusement, alors même que ses films m'ont tour à tour bouleversé, fasciné, traumatisé et fasciné, la première chose qui m'est venue à l'esprit, hier soir, alors que la nouvelle du décès de David Lynch m'est parvenue, est sa scène dans The Fabelmans, de Steven Spielberg. Un film qu'il clôture, dans la peau du réalisateur John Ford. Une séquence dans laquelle il donne une magistrale et brute de décoffrage leçon au jeune Spielberg, avant de le congédier violemment. L'aspirant cinéaste (soit Spielberg lui-même) qui prend tout de même le temps de le remercier. Ce à quoi Ford/Lynch répond, avec un sourire sincère et bienveillant, "avec plaisir"... Finalement, tel était David Lynch. Un artiste complet capable de brutalité et de douceur. Un fin observateur de l'espèce humaine. Un voyageur. Un homme au sourire chaleureux et à l'esprit torturé qui, même s'il aimait nous perdre, savait probablement très bien où il allait. Et bien merci David Lynch. Merci de nous avoir bousculé avec autant de classe.

@ Gilles Rolland

Par Gilles Rolland le 17 janvier 2025

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