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Entretien avec Nacer Ibn AbdelJalil, premier Marocain à avoir gravi l’Everest

Publié le 10 décembre 2014 par Sportpsy @sportpsy
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nacer1Suite à mon article “Psychologie de l’exploit”, j’ai eu envie de m’entretenir avec Nacer Ibn AbdelJalil, qui est le premier Marocain à avoir gravi l’Everest pour discuter de son expérience et parler des aspects psychologiques de son exploit. 

  • Pour commencer, peux-tu faire un petit résumé de ton parcours sportif?

J’ai toujours été intéressé par les sports d’endurance parce que le mental y joue un rôle important. Très jeune, j’ai commencé par la course à pied, donc le semi-marathon, puis le marathon. Ensuite, j’ai continué vers le triathlon, puis l’Ironman. En 2003, j’ai rencontré un Autrichien qui m’a parlé d’alpinisme. Je me suis rendu compte que c’était un sport d’endurance avec des expéditions longues et qu’il y a aussi une stratégie et de l’adrénaline liée au risque. J’ai commencé à escalader le Mont Blanc. Puis, je me suis lancé un défi, celui de gravir les 7 sommets (le plus haut sommet de chaque continent). J’ai commencé par le Mc Kinley, l’Aconcagua et l’année dernière, l’Everest. Quand j’étais jeune, faire le marathon me paraissait le but ultime et un exploit insurmontable. Quand je l’ai fait, j’ai réalisé que ce n’était pas si dur. Et ainsi de suite. J’y suis allé par palier. Chaque palier m’a motivé à aller plus haut. Donc le prochain défi est le pôle sud où ce sont des conditions beaucoup plus difficiles et où je veux voir comment je me comporte dans le froid polaire.

  • Pourquoi avoir choisi de gravir l’Everest plutôt que de réaliser un autre exploit?

Je suis très curieux et je veux tenter des défis et essayer de repousser mes limites. L’Everest est mythique et me faisait rêver. J’ai voulu montrer, en tant que marocain, que l’on était capable de réaliser des défis et qu’il n’y a plus de barrière entre les civilisations. Mais la traversée de l’atlantique à la rame aurait pu être aussi passionnant. Je n’exclue rien et j’ai envie de faire des choses différentes. L’Everest était un défi personnel. Il me permettait aussi de transmettre un message et de donner espoir aux jeunes pour se dépasser et réaliser de grands défis sportifs également. 

  • Qu’est-ce qu’il y a dans ta personnalité qui te pousse à aller vers ce genre de
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    défi?

Je pense que c’est un parcours personnel, déterminé par l’enfance. C’est peut-être aussi lié à la relation avec les parents. D’un côté, il y a une partie rebelle car j’étais différent de mes parents qui me disaient de faire attention, de ne pas prendre de risques. J’ai eu cette frustration de ne pas m’épanouir car j’aurais rêvé être sportif, de jouer au tennis et on m’a fait comprendre que ce n’était pas un métier. En étant indépendant financièrement, j’ai voulu réaliser des choses que je n’ai pas fait en étant jeune. Il y a aussi une envie de se différencier des autres. Cela est lié à l’estime et l’envie de montrer que l’on est brillant. Car le résultat de ces exploits et le bonheur que l’on donne aux autres est très gratifiant.

  • J’ai parlé de l’aspect narcissique de l’exploit sportif. Qu’en penses-tu?

Je suis sûr que les grands champions acceptent de faire des sacrifices car ils croient qu’ils font quelque chose qui les dépasse et qui va rester dans l’histoire. J’ai un peu l’impression avoir toujours eu envie d’être champion. J’aime saisir les opportunités quand elles se présentent. Puis un jour on réussit à être au bon endroit, au bon moment. Je pense qu’il y avait une envie incroyable et puis j’ai aussi eu des modèles de sportifs marocains qui devenaient des stars mondiales. Il y a aussi peut-être un manque de reconnaissance qui nous pousse à nous dépasser. Plus jeune, j’avais l’impression, que mon père ne m’encourageait pas nécessairement dans ce que j’aimais faire. Cela a sûrement aussi contribué à forger mon caractère. Quand il y a la gratification, cela dépend d’où cela vient. Tu peux être acclamer par des personnes que tu ne connais pas, et pourtant, ce peut-être simplement le regard d’une personne en particulier que l’on recherche.

  • Quelles sensations as-tu éprouvé en faisant cet exploit?

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Sur la montagne, il y a un côté spirituel. On se sent tout petit et éphémère dans cette vie. Dans une ville, on a l’impression que l’homme domine le monde. Dans la montagne, tu sais que tu es entouré de montagnes qui seront là après toi. Tu te dis que tu n’es rien. On se remet en question sur la place de l’homme dans l’univers. Sur l’Everest, encore plus. Je me dis que je suis sur le plus haut sommet mais qu’en un coup de vent, je peux partir. J’ai aussi ressenti de l’euphorie quand j’ai atteint mon objectif.  Enfin, je me suis aussi dit « pourquoi moi? ». J’ai ressenti cette culpabilité du bonheur. Et d’un seul coup, j’ai eu peur de mourir dans la descente.

  • Est-ce que réaliser un exploit donne un sens à la vie?

Oui. Toute ma vie j’ai voulu me prouver des choses professionnellement, sportivement, en amour. J’avais toujours l’impression de devoir me prouver et prouver aux autres des choses…Et là pour la première fois de ma vie, depuis de longues années , je ne ressens plus ca, je suis beaucoup plus serein, je fais ce que j’aime…Très longtemps je cherchais un sens à ma vie en voulant me rendre utile. J’angoissais à l’idée de mourir sans m’être rendu utile pour les gens qui m’entourent. Maintenant, tout ce qui m’arrive, c’est du bonus. Le besoin de reconnaissance que je ressentais par le passé a disparu.

  • Est-ce que l’on devient accro à l’exploit et qu’il faut toujours se lancer des défis plus risqués?

On essaye d’aller toujours un petit peu plus loin. Mais j’ai risqué ma vie sur l’Everest et j’ai aussi sous-estimé les risques. Je me suis dit que cela ne valait pas la peine de risquer autant sa vie pour se prouver ou prouver aux autres des choses. Maintenant, je veux faire des trucs différents. Je ne suis pas dans cette surenchère du risque. Je suis plus dans la recherche de faire le plus de choses possibles. Je dois trouver un bon équilibre entre recherche d’adrénaline et risque. Je suis plutôt dans la recherche du partage et du passage de relais.

  • Est-ce que pendant l’ascension, tu as eu des doutes, des difficultés et comment y as-tu fait face?

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J’ai eu deux moments de doute où j’ai failli abandonner. Au début, en arrivant au camp de base, il y a eu le décès d’un sherpa. Il est tombé dans une crevasse et cela m’a fait prendre conscience que l’on pouvait mourir sans avoir commis d’erreur. Cela m’a perturbé. J’ai ressenti un sentiment d’impuissance qui m’a angoissé. J’y ai fait face en pensant à ceux qui suivaient mon aventure. Un sherpa m’a dit que je devais prendre la mort comme une donnée mais que cela ne devait pas m’immobiliser pour autant. Ensuite, sur la fin, j’ai eu un problème d’oxygène et j’ai commencé à suffoquer. J’ai eu un moment d’angoisse où je me suis dit que j’étais arrivé à la limite. Je ne savais pas si je pouvais faire la descente. Donc là, je me suis accroché à ma foi et aussi au patriotisme car je voulais amener le drapeau marocain en haut. J’ai pensé à l’impact que je pourrais avoir. J’ai persévéré et un sherpa m’a changé ma bouteille. J’ai pensé qu’il y avait toujours un rebond et qu’il faut savoir patienter plus ou moins longtemps pour ce moment où l’on va aller mieux.

  • Avais-tu bien anticipé les risques que l’ascension représentait?

Beaucoup. J’ai minimisé le risque. Je me suis inscrit dans la meilleure équipe anglaise où j’ai fait d’abord un stage de trois semaines pour voir si j’étais apte et ils ont hésité. J’ai rajouté 2 semaines et j’ai été sélectionné pour partir avec eux. Cela m’a rassuré. J’ai dépensé beaucoup d’argent pour avoir le meilleur matériel. J’ai regardé aussi des vidéos pour voir le chemin que l’on prendrait. J’ai vu aussi des cadavres sur ces vidéos. J’ai pris en compte le risque mortel mais je ne pensais pas que cela pouvait être aussi aléatoire. Je me suis aussi bien entraîné physiquement car je n’étais pas assez bon techniquement. Je me suis préparé à ce que ce soit très difficile physiquement et mentalement. Mais cela vient aussi des expériences difficiles que j’ai eu avant et de la souffrance que j’avais déjà vécu. J’ai éduqué ma souffrance avec les marathons et l’Ironman par exemple. Quand on te dit que tu vas mettre 13h pour atteindre le sommet, tu penses à l’ironman où c’est aussi long et donc cela fait relativiser.

  • Est-ce que tu as quelque chose à ajouter?

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Quand je suis arrivé au camp de base, je n’étais pas bien. Cela a été un signal très important. Car le camp est déjà haut et on fait un trek de deux semaines où ils m’ont averti de marcher très lentement pour habituer mon corps au manque d’oxygène. Comme je me sentais bien, je fonçais et j’arrivais le premier. Mais en réalité, j’ai souffert en arrivant au camp de base car mon corps n’était pas assez habitué. Cela m’a fait prendre conscience qu’il fallait écouter ceux qui ont plus d’expérience. Parfois on ne comprend pas tout de suite les consignes que l’on nous donne, mais elles ont une raison et on le comprend par la suite. C’était un signal et il fallait rester humble. Je voulais peut-être leur montrer que j’étais bon physiquement, que j’étais à la hauteur. Si je n’avais pas eu cela avant, j’aurais peut-être continué à pêcher par prétention et j’aurais pu avoir un problème plus tard qui aurait été plus grave.

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