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Interview psy d'Antoine Auriol- Kite surfer professionnel- 3ème mondial

Publié le 09 février 2010 par Sportpsy @sportpsy
J'ai rencontré Antoine Auriol, lors des championnats du Monde de kite surf  à Essaouira. Je voulais connaître sa vision du kite en tant que professionnel et découvrir  sa gestion des paramètres mentaux de la performance. Rencontre avec un sportif passionné, talentueux, qui a plusieurs cordes à son arc. antoineauriol
Comment vois-tu la pratique de ton sport ?

C’est un sport un peu à part, décalé, qui mélange toutes les sensations que j'aime. En plus de ça, le fait d’être dans les premiers pratiquants me permet de pousser le sport dans la direction que je veux, et m’offre donc une grande liberté.  Le kite  me  laisse du temps pour voyager, découvrir de nouvelles  de cultures…

 Et comment as-tu commencé ?

Mon père est prof de sport.Depuis que j’ai 9 ans, je fais de la gym et du trampoline en compétition. Après j’ai fait de la planche olympique en compétition et j’ai découvert le kite vers l’an 2000 en vacances en Espagne. J’ai tout de suite accroché. J’ai fait un an de planche en même temps et j’ai décidé d’arrêter la planche pour me mettre au kite complètement.

  Et là, es-tu professionnel ?

Oui. En fait jusqu’en 2006, j'étudiais en même temps. J’ai complètement arrêté et je me suis totalement mis au kite.

  Comment t'es-tu décidé à passer pro ?

C’est venu au fur et à mesure. Je sentais au fond de moi que j’allais réussir, mais j’avais au moins envie de terminer mes études. J'ai une licence STAPS et j'ai fait ma dernière année en Espagne. J’ai appris à parler espagnol, et ça m’a ouvert les yeux. Et je me suis dit « si je dois faire un truc, autant le faire à fond! ».

  Et tu savais que tu pourrais en vivre ?

Oui. Je m’en suis douté. Au début je m’étais dit qu’à chaque fin de saison, je me demanderais ce que je fais et si je repars pour une année.

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  Est-ce que tu penses à ton avenir dans le kite ?

Pas trop justement. Je sais que le kite m’ouvre des portes dans la communication, les vidéos et les photos par exemple. Mais je ne pense pas trop au long terme. Je pense plutôt à 3-4 mois. Je vis comme ça, au jour le jour. C’est vraiment la philosophie du kite tel que je l’aime, qui me permet de faire ça: voyager, prendre mon temps, rencontrer des gens, et puis il y a des opportunités qui arrivent et je les prends. Je n'ai pas peur de l’insécurité. Il y aura toujours un truc à faire. Je pense que c’est ça qui fait que je peux continuer. Si tu as cette peur, ça te bloque et tu ne fais pas le truc à fond.

  Mais c’est difficile de ne pas avoir cette peur…

Oui c’est dur. Je ne sais pas comment il faut la travailler.

  C’est une question de confiance en soi ?

Oui. Plus ou moins. Je pense que c’est une question d’expérience.
  Tu ne penses pas à quand ça va s’arrêter…

Je vis mon truc et si ça loupe, au pire, j'ai quand même ma famille, des gens que je connais, du soutien et je trouverais un petit boulot quelque part.

  Es-tu content de la décision d’être devenu pro ?

Ah oui ! Je ne regrette vraiment pas. Ça m'a permis d’être épanoui, tranquille, d’avoir du temps, de faire du sport, d’être sain. Même mes parents doutaient au début. Je me souviens quand je faisais de la planche olympique, j’étais au pôle France à Brest. Ca ne me plaisait pas car c’était trop carré. Il fallait s’entraîner à 9h, suivre des horaires, alors que je suis vraiment plus dans les sensations et aller naviguer quand j’ai envie. J’ai eu la chance d’avoir mon frère, qui fait du kite aussi et qui adore faire des photos et des vidéos, donc on a voyagé ensemble. On a voulu montrer le kite d’un point de vue artistique.

  Et quelles sont tes meilleures performances ?

Depuis 2006, je suis tout le temps 3ème, en fait en freestyle, en vagues. Cette année, je termine 3ème, toutes disciplines.

  Est-ce que tu as des objectifs de devenir numéro 1 ?

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J’aimerais bien mais je sais que c’est bizarre de dire ça mais je suis satisfait d’être sur le podium, d’être dans le top 3 à 5. J'ai jamais vraiment voulu m’entraîner pour gagner. Je vois la compétition comme un moyen de pouvoir voyager et ça me permet d’avoir de la crédibilité dans le milieu. Je vois ça comme mon "travail".

 Qu’est-ce qui te plait dans la pratique du kite ?

Dans le sport, ce sont les sensations. Et tout ce qui gravite autour aussi.

 Les sensations ?

C’est un mélange de pleins de sport. On peut naviguer sur mer plate, sur des lacs ou dans les vagues. J'aime aller à l’aventure avec mon frère. On essaye de naviguer dans des endroits jamais navigués.

  Est-ce qu’il y a de l’adrénaline ?

Oui vraiment.

  Est-ce que tu le recherches ?

Oui je pense. Je ne sais pas trop ce que je recherche. Mais ce sont des sensations. Ça fait en tout cas 8 ou 9 ans que j’ai commencé le kite et j’ai toujours la même satisfaction après une navigation. J’y vais vraiment dans la sensation, la fluidité et la durée. J’essaye de me préserver aussi, de ne pas tenter n’importe quoi. J’essaye de bien faire ce que je sais faire, avec du style.

  Et par rapport aux compétitions, est-ce que tu te prépares mentalement ?

J’essaye. Par exemple, pour arriver premier, c’est un truc que je devrais faire.

  Est-ce que tu as quand même du stress en compétition ?

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C’est un peu paradoxal car j’ai un peu de stress, mais je ne sais pas si c’est par rapport à l’envie de gagner. Au fond, j’ai peut-être envie de gagner, mais je me voile la face. Je vis plutôt le moment, l’endroit, j’essaye de donner du positif à tout le monde. 

  Donc c’est quand même important ?

Oui, c’est important mais 5 minutes après, j’arrive à relativiser; je suis content et je sais qu’il y aura d’autres choses. On est des privilégiés de pouvoir faire le sport qu’on aime. On est peut-être une trentaine seulement dans le monde à vivre de ce sport. Comparé à d’autres sports, ce n'est pas beaucoup. C’est la liberté.

  As-tu quand même de la pression ?

Oui, de temps en temps. Mais là je sais que je vais être 3ème quoiqu’il arrive. Que je fasse 3ème, 5ème ou 9ème, c’est pareil ! J'essaye juste de m’amuser.

  Est-ce que c’est l’amusement qui prime sur le reste ?

Oui et non. Ça prime sur mon bien-être. Mais si j’étais un peu plus carré, j’aurais peut être pu réussir à faire premier une fois ou deux. Je ne m'entraîne pas avec de bon kite surfeurs avec qui je peux me pousser. J'aime bien être dans ma bulle, m'amuser avec mes amis, même s’ils ne font pas forcément du kite. 

  Donc tu aurais pu faire du kite en loisir et avoir un autre travail ?

Oui. Peut-être. Mais j’avais besoin de vivre mon rêve à fond. Ca ne va pas durer toute ma vie et je sais que c’est super à vivre. J’ai toujours essayé de rester au niveau du top 3-top 5, mais pour gagner j’aurais dû encore plus naviguer, être un peu plus rigoureux. Mais je n'ai aucun regret parce qu’aujourd’hui, je me sens bien.  Il y a toujours des gens autour de moi qui aimeraient que je sois premier, mais je le fais pour moi en premier. Sur le papier, d’être champion du monde, ça pourrait apporter un plus. Je préfère qu’on me remarque en faisant de belles vidéos artistiques. J’ai pas envie de dégager ce côté vraiment compétiteur,  car souvent les compétiteurs sont hyper égocentriques, surtout dans les sports individuels. 

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  Et par rapport aux risques, est-ce que tu as déjà eu des accidents, blessures ?

Je me suis cassée une fois la cheville parce que j’étais fatigué.

  Est-ce que t’y pense avant d’aller dans l’eau ?

J’y pense souvent. Mon plus gros souci, c’est de durer. Je ne vois pas trop loin, mais je veux me sentir bien, dans l’eau et en dehors. Je ne veux pas avoir de problèmes de dos, je veux rester souple. Je ne fais pas de musculation, mais je fais beaucoup d’assouplissement, de yoga.

  Mais dans les sports extrêmes, il y a quand même une certaine recherche de danger, de risques ?

Oui, mais de temps en temps, tu ne peux pas contrôler le danger. Quand tu te sens vraiment bien, tu suis ton instinct, et tu te dis « je le fais ! » et il ne faut pas hésiter. Tu sais que tu ne peux pas te blesser même si tu vas faire une grosse chute. Tu te blesses, à partir du moment où tu commences à hésiter.

  Ça t’est arrivé de prendre de gros risques ?

Cet hiver en Espagne, il y avait de grosses vagues, mais pas trop de vent, et j’ai hésité une fois à passer une barre de vague, j’ai ralenti et je me suis fait prendre dans la vague et emmêler par les lignes autour de mon corps. Ensuite, je me suis fait secoué sous l'eau. Il y a un moment où j’ai cru que j’allais y passer. C’est le moment le plus tendu que j’ai eu en kite.

  Et après, qu’est-ce que cela fait ?

Ca fait peur sur le moment, mais une fois que c’est passé, je me suis senti super bien ! Là, tes problèmes, tu les oublies.

  Est-ce que tu es à la recherche de tes limites… voir jusqu’où tu peux aller ?

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Oui. T’es toujours un peu poussé à vouloir défier les éléments. Et de temps en temps, t’essayes mais t’y penses pas trop en fait. Ça passe ou ça casse. Tout ce que je tente en général, ça passe.

  Donc tu connais tes limites ?

Oui, je connais mes limites.

  T’as pas envie d’aller au-delà ?

Non. On n’est pas des surhommes ! Mais glisser sur l’eau et faire de gros sauts, c’est déjà tellement sympa. Après c’est peut-être plus dans les défis, faire un jour des traversées. Mais je n'ai pas envie de défier mon corps.

  Qu’est-ce que tu ressens juste après un entraînement, ou une compétition ?

Si t’as bien réussi un entraînement, tu te sens bien En compétition, par contre, t’oublies un peu tout et tu rides. C’est une espèce de cercle qui se met en place et tu te sens vraiment au milieu. T’es en accord avec tout ce qui tourne autour.

  En dehors du kite, tu es comment ?

Je suis quelqu’un de plutôt calme. Je suis souvent avec mes frangins, je fais un peu de musique. Je fais du sport pour me défouler, sinon je m’intéresse un peu à tout, j’aime bien flâner, me balader.

  Est-ce qu’il t’arrive de rien faire ?

Je fais beaucoup de musique pour passer dans un autre monde. Je suis toujours occupé. J’essaye de trouver un équilibre entre ce qui est professionnel et ce qui est personnel. Quand tu  vis tout à fond, ça prend du temps. Être inactif, ça m’arrive parfois, mais il arrive un moment où je vais quand même avoir besoin de courir ou avoir un minimum de défoulement.

  T’es dépendant au sport ?

Oui, complètement. J’en ai besoin.

  Et si tu es blessé, ou immobilisé ??

J’avais peur de ça, mais quand je me suis cassé la cheville, j’étais mal au début, mais après je me suis réfugié dans la musique. J’ai fait du piano pendant 3 mois. Le temps est passé vite.

  Il n’y a pas de vide ?

Pas vraiment. Je sais que je me raccroche toujours à un truc. On peut vivre des milliards de choses. Je fais du kite aujourd’hui, mais je pourrais très bien faire du plongeon, ou de l’athlétisme.

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  Est-ce que tu as des rêves ?

Oui, mon rêve, c’est de continuer, de voyager. J'ai plein de petits rêves qui s’enchaînent. Je suis tellement content d’être arrivé là. Je viens de l’est de la France où il n’y a pas de mer, puis on a bougé dans le Nord, où j'ai fait de la gym; et après en Bretagne où j’ai découvert la mer. C’est marrant de voir qu’il y a tellement de circonstances qui ont fait que ça a marché.

  Est-ce qu’il y a des périodes, hors compétitions, où tu déprimes, parce qu’il n’y a plus les émotions de la compétition ?

Un coup de cafard ? Parfois, mais je ne sais pas si c’est lié au kite. C’est peut-être plus émotionnel. Mais je fais tout le temps le point à la fin de l’année. Parfois quand tu commences mal la saison, t’as un peu peur, tu te dis « peut être que je suis trop vieux ? peut-être que ça ne va plus aller cette année ? » Mais tu fais le bilan et ça repart. C’est pour ça que c’est bien les compétitions, si tu fais des résultats, tu as envie de continuer, ça te motive de rester dans le top 5. C’est un défi personnel. 

  C’est un sport très lié à l’image, comment tu perçois ton corps, ton image ?

Je ne le perçois pas vraiment. Je me sens juste bien dans ma peau, équilibré.

  Mais par rapport à ton image, de vieillir un jour… ?

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  Si je regarde derrière, j’ai l’impression d’avoir pleins de petits chapitres, et je sais qu’il m’en reste plein à écrire. A chaque période, il y a  des sensations différentes. 

  Et de faire des photos, des vidéos..

J'ai vraiment envie de montrer le kite d'un point de vue artistique à des gens qui ne connaissent pas ce sport. Je travaille avec mon frère. On s’entend tellement bien: on navigue tous les deux, on a les mêmes passions. 

  Mais parfois chez les sportifs, il y a l’importance de se montrer, de l’image, d’être reconnu

Je suis bien avec moi-même. Je sais qui je suis et je n’essaye pas de me cacher, ni de me surexposer. Mon style, c’est d’être un peu discret dans la vie, gentil, parler à tout le monde. J’ai pas envie d’en faire de trop. Les vidéos qu’on fait, ça retransmet l’état d’esprit dans lequel on est. On fait des trucs posés, avec des plans tranquilles, des images insolites...

  Est-ce que tu te remets en question, dans ou en dehors du kite pour être meilleur ?

J’essaye de ne pas endormir mon âme. Quand on fait du sport, on pourrait tomber dans l’obsession des sensations. Mais j’essaye de me rechercher, poser des mots sur des sensations, discuter avec des gens, apprendre à droite à gauche. C’est une recherche continue, jusqu’à la fin de ma vie.

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  Comme tu vis cela comme un art, un art de vivre plus que le côté sportif, est-ce qu’il y a plus quelque chose de l’ordre de la recherche personnelle, de l’identité, quelque chose qui te crée?

Oui, encore une fois,  c’est grâce aux photos et aux vidéos,  car j’essaye de faire un boulot plus artistique. Je ne me prends pas au sérieux, mais ce que je fais, j’aime que ce soit bien fait. Ce sont les successions de micro expériences qui me construisent.

  Tu penses faire ça toute ta vie ?

Je sais que ça s’arrêtera un jour mais je n’y pense pas trop. Tant que je me sens bien, je ne sais pas pourquoi ça s’arrêterait. Je suis content d’avoir vécu tout ça et si ça doit s’arrêter, c’est le destin. Je me raccrocherais à autre chose.

Pour suivre ses actualités, retrouvez le sur son site http://www.antoineauriol.com/

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